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« L’agroécologie est un puissant levier d’adaptation de l’agriculture au changement climatique »

TRIBUNE 

L’agronome Philippe Pointereau démontre, dans une tribune au « Monde », comment il est possible, sans épuiser les sols, de préserver l’activité agricole et de nourrir la population française, tout en protégeant la biodiversité et en s’adaptant aux mutations du climat.

Les agriculteurs sont rompus aux aléas météorologiques (grêle, gel, inondations, sécheresse). Ils ont l’habitude de choisir des cultures adaptées au climat ou de mettre en place des solutions techniques – tour antigel dans les vignes, filets antigrêle dans les vergers, irrigation dans les cultures, ventilation des bâtiments hors-sol. Las, ces solutions onéreuses ne pourront être généralisées étant donné l’accélération et l’intensification du réchauffement climatique.

Ce nouveau climat s’inscrit dans une situation économique difficile, marquée par les prix bas des denrées agricoles, qui sont dictés par un marché mondialisé, et la hausse sensible des coûts des intrants, comme les engrais azotés ou les carburants. Cette agriculture tournée vers les marchés mondiaux, fortement mécanisée et dépendante des intrants se trouve dans une impasse technique et économique dont la sortie ne peut reposer sur quelques exonérations de taxes sur les engrais azotés ou le gasoil non routier, ou encore sur un stockage supplémentaire en eau.

C’est le moment de généraliser un autre modèle agricole, plus résilient, orienté vers la demande alimentaire locale et fondé sur l’agroécologie. Celle-ci est le fruit d’une longue histoire. En 1962, dans son livre Printemps silencieux (Plon, 1963, pour la version française), la biologiste américaine Rachel Carson (1907-1964) énonçait un principe-clé : « La monoculture ne tire pas profit des principes selon lesquels la nature fonctionne. Il est ainsi évident qu’un insecte qui se nourrit de blé peut étendre sa population à des niveaux beaucoup plus élevés dans une ferme qui ne produit que du blé que dans une propriété où le blé est mélangé à des récoltes auxquelles l’insecte n’est pas adapté. »

En 1975, le paysan et microbiologiste japonais, Masanobu Fukuoka (1913-2008) décrivait, dans son livre « La révolution d’un seul brin de paille », les savoir-faire pour cultiver du riz et du blé sans engrais chimiques et sans pesticides sans perte de rendements. Huit ans plus tard, Miguel Altieri, chercheur à l’université de Berkeley (Californie), publiait « L’agroécologie : bases scientifiques d’une agriculture durable » (Debart, 1986, pour l’Edition française). En France, en 2014, Stéphane Le Foll, alors ministre de l’agriculture, gravait l’agroécologie dans la Loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt. Deux mesures phares perdurent aujourd’hui : « Enseigner à produire autrement» (visant à généraliser l’agroécologie au sein des lycées agricoles) et les plans alimentaires territoriaux au nombre de 500 aujourd’hui.

L’agroécologie développe des solutions basées sur la nature et la biodiversité pour réduire les intrants chimiques voire s’en passer. Elle repose en premier sur une diversification des cultures en allongeant les rotations, en implantant des cultures associées (tel le mélange d’une céréale et d’une légumineuse), en couvrant le sol entre une culture d’hiver (blé ou colza) et une culture d’été (maïs, tournesol ou soja) par des cultures intercalaires. 

Ces pratiques, associées à la réduction du travail du sol et un apport de matière organique, préviennent l’érosion de celui-ci, tout en améliorant l’infiltration et le stockage de l’eau. L’alternance des cultures, donc des cycles végétatifs et des familles végétales, casse ceux des ravageurs et des mauvaises herbes, limite l’usage des herbicides et des insecticides, favorise la vie microbiologique du sol (champignons, bactéries, vers de terre, très sensibles à ces produits) et sa fertilité. L’introduction de légumineuses permet de diminuer l’usage de l’azote chimique et même de s’en dispenser, comme en agriculture biologique.

L’agroécologie s’appuie sur des infrastructures : les haies, les bandes enherbées, les bandes fleuries, l’agroforesterie, les prairies extensives ou encore les mares. Ces espaces ont de nombreuses fonctions, en hébergeant des insectes auxiliaires, comme les prédateurs et les pollinisateurs, en facilitant l’infiltration de l’eau (haies), en la retenant (mare, prairies humides), en amenant de l’ombrage aux troupeaux (arbres). Elle se déploie à grande échelle, avec une approche territoriale liant agriculture et alimentation, et donc environnement et santé.

En effet, diversifier les assolements nécessite de trouver des débouchés aux nouvelles cultures. Cela concerne en bout de chaine les consommateurs et les cuisiniers mais aussi de disposer des outils de transformation (séchoir, trieur, moulin, légumerie…) et de circuits de distribution. C’est là que les collectivités locales peuvent agir en soutenant les circuits locaux, les marchés de plein vent, les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne, les magasins coopératifs. Les leviers ne manquent pas. La restauration collective en est un autre. Certaines collectivités en ont fait un projet politique en la passant au 100% local, « fait maison » et bio comme la Dordogne et la Haute-Garonne pour les collèges ou la ville de Mouans-Sartoux (Alpes Maritimes) pour les écoles. De telles Initiatives développent l’économie locale tout en améliorant la santé de ses jeunes.

Avec son syndicat des eaux, la métropole de Rennes, a déployé depuis 10 ans le programme « Terres de Sources » qui protège la qualité de l’eau en soutenant économiquement les changements des pratiques agricoles par l’ouverture de ses marchés publics aux paysans participants. De même, l’agence de l’eau Adour-Garonne soutient depuis 2019 les pratiques agroécologiques via des paiements pour services environnementaux.

L’agroécologie est à l’opposé des élevages industriels hors sol de porcs et de volailles, déconnectés de la terre. On voit l’intérêt de lier agriculture et alimentation : une réduction de 30% de nos consommations de porcs et de volaille permettrait de ne pas recourir à l’irrigation du maïs qui constitue le principal aliment de leur ration. Concernant les élevages de ruminants, elle promeut les élevages à l’herbe et au pâturage garantissant leur autonomie alimentaire. En effet consommer du lait de vaches nourries à l’herbe évite l’utilisation d’herbicides pour cultiver du maïs ensilage et du soja, base de l’alimentation des systèmes laitiers intensifs.

En définitive l’agroécologie représente un puissant levier d’adaptation de l’agriculture au changement climatique, capable de lui offrir un avenir enviable. Une adaptation indissociable d’une transition alimentaire vers un régime plus végétal et plus biologique et plus sain, mais aussi vers une consommation locale, de saison et équitable qui scellera un nouveau pacte entre les agriculteurs et les consommateurs, et assurera un revenu aux paysans.

Philippe Pointereau

Agronome et auteur de Changer le monde à chaque repas : un nouveau pacte entre agriculteurs et consommateurs (Utopia, 2026)

Président de la Fondation Terre de Liens

 

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