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  5. 25 - Pour une agriculture bas carbone, résiliente et prospère – Rapport d’étude du Shift Project

Pour une agriculture bas carbone, résiliente et prospère ; pour une transformation ambitieuse du secteur Rapport d’étude du Shift Project (décembre 2024)

Note de lecture par Philippe Prévost*

Philippe Prévost*

* Rédacteur en chef de la revue AE&S Agronomie, environnement & sociétés (AFA)

Contact auteur : philippe.prevost@inrae.fr  

doi.org/10.54800/sze888

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Figure 1 : Les principaux leviers de transformation du système agricole (Shift project)

L’association The Shift Project, qui vise à éclairer l’ensemble des acteurs sur les chemins de la décarbonation de nos sociétés, tous secteurs confondus, a mené différents travaux portant sur le secteur de l’agriculture, et l’ensemble des résultats est présenté dans un rapport final global, auquel sont ajoutés des rapports portant sur trois focus : « La technologie », « l’emploi et la formation » et la « Grande consultation des agriculteurs ».

L’association française d’agronomie a suivi les travaux puisqu’un avis de son conseil d’administration avait été émis en septembre 2024 après la publication du rapport intermédiaire (cf avis en annexe 1 de cette note).

Compte tenu de la richesse et de la rigueur méthodologique de ces travaux, et de l’intérêt évident des propositions pour les agronomes des différents métiers, nous avons décidé de publier deux notes de lecture sur ces rapports du Shift Project dans le numéro spécial d’Agronomie, environnement & sociétés portant sur l’évolution du travail en agriculture et dédié à la formation, car les enseignants et les formateurs sont les premiers concernés par les résultats de ce travail.

Cette présente note se focalise sur le rapport final et les recommandations, ces dernières intégrant les trois focus faisant l’objet d’un rapport spécifique. L’autre note de lecture de ce numéro, proposée par F. Kockmann, s’intéresse spécifiquement aux résultats de la grande consultation des agriculteurs et porte principalement sur l’analyse des freins et leviers pour la transition agroécologique.

Un contenu du rapport final d’une grande richesse

Le rapport d’étude est composé de quatre parties :

  • « La France agricole en 2024 » : les 45 pages de cette partie présentent un diagnostic très bien documenté sur la ferme France et son évolution en cours. Celui-ci permet de comprendre à la fois les enjeux de la décarbonation du secteur agricole mais également les arbitrages nécessaires pour l’avenir, compte tenu des interconnexions avec les autres secteurs économiques (en particulier pour le partage de la biomasse d’origine agricole convoitée par différents secteurs autres que l’alimentation), mais aussi et surtout des choix politiques à opérer pour la souveraineté agricole et alimentaire ;
  • « Un système agricole contraint par des limites énergétiques, climatiques et écosystémiques » (57 pages) : cette partie analyse la situation du secteur agricole au regard des transitions nécessaires pour la décarbonation de l’agriculture. La dépendance actuelle aux énergies fossiles, tant pour les intrants agricoles (engrais et produits phytosanitaires) que pour les matériels agricoles, les besoins d’adaptation et de résilience face aux changements climatiques qui s’accélèrent, et la contribution actuelle de l’agriculture au dépassement des limites planétaires (en particulier la réduction de la biodiversité, les usages de l’eau et l’impact sur la qualité de l’eau et l’effet des pratiques sur la santé des sols) appellent à une transformation rapide de l’agriculture ;
  • « Les leviers de transformation du système agricole » (57 pages) : cette partie s’appuie sur les différents travaux de recherche et développement menés pour instruire les différents leviers permettant la réduction de l’empreinte carbone de l’agriculture. Le rapport organise la présentation de ces leviers en cinq catégories d’objectifs (figure 1), précisant que les leviers technologiques sont analysés dans le rapport spécifique.
Figure 2 : Proposition de scénarios contrastés pour répondre à des stratégies différentes (Shift project)
Figure 3 : Proposition d’un scénario de conciliation et de résilience (Shift project)
  • « Transformer le système agricole d’ici 2050 : plusieurs scénarios possibles, choisir et planifier » (37 pages) : cette dernière partie, originale dans sa démarche, identifie dans un premier temps les évolutions possibles du système agricole sous contrainte de réduction des gaz à effet de serre selon trois priorités différentes (meilleure autonomie agricole et alimentaire, contribution à l’indépendance énergétique nationale, contribution à la sécurité alimentaire internationale), en s’appuyant sur les travaux de l’ADEME (Transitions(s) 2050) et les outils produits par Solagro, et propose trois scénarios contrastés (figure 2). Puis les auteurs du rapport vont plus loin que dans des démarches prospectives habituelles en considérant qu’un compromis est nécessaire entre ces scénarios et proposent un « scénario de conciliation et de résilience », permettant de prendre en compte les objectifs physiques poursuivies (production, énergie, climat) et en mettant la priorité sur la résilience (figure 3). Ce scénario permet ainsi de répondre aux objectifs suivants :
    • Produire afin de répondre aux besoins alimentaires nationaux, en maximisant l’autonomie des filières agricoles françaises ;
    • Atténuer les émissions de GES du secteur agricole selon les prévisions de la stratégie nationale Bas carbone (SNBC2) ;
    • Assurer la résilience du secteur agricole, en particulier en sortant des énergies fossiles consommées par le secteur, et à produire de l’énergie à hauteur de ses besoins ;
    • Contribuer à la résilience globale de la société, en s’assurant de la possibilité d’assurer une fourniture d’énergie et de ressources régulières, en quantité soutenable pour les agroécosystèmes et limitant les concurrences avec l’alimentation humaine, mais aussi de préserver et restaurer la biodiversité et de favoriser la sobriété des usages de l’eau.

Une dernière partie du rapport présente les recommandations en les catégorisant selon les décideurs, que nous allons discuter de manière spécifique dans le paragraphe suivant.

Enfin, il faut noter également le grand intérêt des 14 annexes du rapport général et les recommandations proposées dans les deux focus sur les technologies et l’emploi et formation (cf annexe 2).

Les recommandations du Shift Project et le point de vue de l’agronome

Ces recommandations ont été élaborées à destination de trois catégories de décideurs : les pouvoirs publics, les acteurs régionaux et les agriculteurs. Selon les décideurs, il y différents sujets de recommandations. Pour chacun des sujets, nous avons repris littéralement les recommandations rédigées dans le rapport en format encadré, puis nous discutons ces recommandations lorsqu’elles concernent les agronomes.

1 – Recommandations à destination des pouvoirs publics

A – Un besoin de clarification stratégique et politique

A1 - Clarifier les objectifs stratégiques et politiques du secteur agricole

1 - Accélérer la planification : définir une politique agricole claire, dotée d’objectifs de long terme chiffrés et compatibles entre eux, avec des jalons intermédiaires, afin d’offrir un horizon stable aux acteurs, établir une stratégie et des plans d'actions cohérents avec la PAC et les nouvelles conditions affirmées par les conclusions du Dialogue stratégique.

2 - Tenir compte de la planification des autres secteurs économiques.

3 - Définir et assumer des arbitrages sur les techniques de production, en acceptant une part d’incertitude et le besoin d’avancer en recherche sur ces sujets.

4 - Assurer en cohérence avec cette planification des politiques de maîtrise de l'artificialisation des sols afin de préserver un potentiel agricole résilient partout sur le territoire et en particulier à proximité des centres urbains, et alléger la fiscalité foncière agricole.

5 - Mettre en place des stocks agricoles et alimentaires stratégiques, répartis sur le territoire, afin d’assurer un approvisionnement alimentaire suffisant même en cas d'aléas climatiques ou énergétiques extrêmes (tout en pouvant contribuer à limiter les fluctuations de marchés).

Si certaines de ces recommandations ne sont pas directement de la responsabilité des agronomes, nous pouvons cependant réaffirmer que les agronomes, qui travaillent depuis très longtemps sur la double performance économique et environnementale des activités de production végétale, et plus récemment sur la prise en compte de la performance sociale, attendent cet engagement clair des pouvoirs publics sur des objectifs stratégiques et politiques, et sont prêts à accompagner toute planification qui viserait à contribuer fortement à la réduction de l’empreinte carbone et à permettre la résilience des agroécosystèmes. Tout le travail de capitalisation que produit l’Association française d’agronomie depuis sa création en 2008[1] permet de montrer que les trajectoires de transition agroécologique sont réelles chez de nombreux agriculteurs et que c’est désormais la massification de ces trajectoires qu’il faut enclencher. Il faut en effet sortir de l’incantation, depuis plus d’une décennie, à la nécessaire transition agroécologique, pour engager très activement l’ensemble de la société vers une agriculture bas carbone[2].

Par ailleurs, nous souhaitons rappeler que si la première des politiques publiques concernées est la politique agricole commune européenne, il est aujourd’hui clairement établi que l’activité agricole est autant concernée, d’une part, par les politiques alimentaires et les politiques de santé, et d’autre part, par la politique industrielle et commerciale, nationale et internationale. De ce fait, les agronomes, comme la majorité des agriculteurs enquêtés dans l’étude, apprécient la proposition du scénario de conciliation et de résilience proposé par le Shift Project, qui offre un compromis entre le niveau de production nécessaire à la souveraineté nationale agricole et alimentaire, la réduction de l’empreinte carbone et la préservation des ressources nécessaires à la durabilité de l’agriculture. Ces fortes interactions entre politiques publiques auraient pu être un peu plus présentes dans le rapport, en particulier sur le besoin de prendre en compte les coûts cachés de l’activité agricole, mais dans ce cas sans la détacher de l’activité agro-alimentaire, afin d’estimer l’ensemble des moyens financiers mobilisables hors PAC dans la perspective d’une transition agroécologique massive. De même, le rapport n’aborde pas suffisamment le problème des blocages à la transition que créent les accords commerciaux internationaux, le plus saillant pour les agronomes étant l’importation des protéines végétales qui engendre un verrou socio-technique pour la diversification des rotations de culture.

A2 - Donner des perspectives claires au monde de l’élevage

Mettre en œuvre des politiques fortes sur l’alignement de la demande et de l’offre nationales en produits animaux.

Accélérer la planification de la transformation de l’élevage.

Aligner les politiques d’installation de nouveaux actifs en systèmes d’élevage avec ces objectifs.

Décliner les feuilles de route de décarbonation par la planification (aujourd’hui à 2030) à l’horizon 2050.

Encourager l'approvisionnement français, voire local pour l'alimentation des animaux, en permettant l’information du consommateur par l’affichage de cette origine.

Les agronomes reconnaissent les limites de la spécialisation des territoires agricoles et le besoin de reconnexion des activités de production végétale et de production animale. Et la présence de l’élevage sur tous les territoires constitue également un enjeu pour les productions végétales, que ce soit pour la diversification des cultures, en particulier en légumineuses qui réduisent les besoins de fertilisation azotée, ou pour bénéficier des effluents d’élevage en intrants pour les cultures.

Par ailleurs, les agronomes, qui étudient de plus en plus, dans des démarches d’agronomie globale, la gestion des flux biogéochimiques à l’échelle mondiale, sont soucieux d’organiser une économie circulaire à l’échelle de territoires le plus possible locaux, et les échanges de biomasse entre productions végétales et productions animales constituent un véritable challenge pour tous les territoires. Mais la déspécialisation souhaitée des territoires devra s’envisager de manière très différenciée, les contraintes et les atouts des zones actuellement spécialisées n’offrant pas les mêmes opportunités de reconnexion agriculture-élevage.

A3 – Soutenir des modes de gestion sobres et durables de l’azote

Finaliser un plan de souveraineté en engrais, avec une vision systémique, qui mise autant sur les ressources organiques que sur la sobriété.

Soutenir financièrement le développement et la viabilité des filières de légumineuses et de cultures économes en azote et à bas niveau d'intrants (sélection génétique, adaptation des silos de collecte, sécurisation des débouchés, promotion de la consommation).

Faire évoluer la réglementation concernant le recours à de nouveaux fertilisants organiques (biodéchets, excrétas humains).

Réfléchir avec les professionnels agricoles à de nouvelles modalités de suivi de l'azote dans les sols, en visant de passer d'objectifs de moyens à des objectifs de résultats.

Ce sujet est en grande partie de la responsabilité des agronomes pour les aspects techniques et l’enjeu de réduire les rejets de N2O dans l’atmosphère, fortement contributeurs à l’empreinte carbone, de diversifier les sources d’azote, en particulier organique, mais aussi de réduire les doses d’azote apporté dans les cultures, reste majeur. De nombreux travaux d’agronomes de la recherche et de la recherche-développement ont été capitalisés dans les productions de l’Afa, que ce soit à destination des agriculteurs et de leurs conseillers dans les numéros réguliers portant sur les démarches d’agronomie clinique (numéros 2 des volumes à chiffre impair), ou dans les ouvrages utiles à l’enseignement (en particulier le manuel d’agronomie « L’agronome en action », Educagri Editions).

A4 – Accompagner la décarbonation des installations et engins agricoles

Favoriser fiscalement une part d’autoconsommation de l’énergie décarbonée produite sur les fermes quand c’est possible et opportun (biogaz pour les fermes à proximité des infrastructures de méthanisation, électricité, etc.), dans la perspective de la sortie de la fiscalité avantageuse du GNR.

Favoriser fiscalement la mutualisation, le partage, ou le recours à la prestation pour les tracteurs et machines qui sont « sous-utilisées » dans les fermes.

Revoir la fiscalité et mécanismes de cotisations des entreprises agricoles pour favoriser les épargnes de précaution plutôt que l’investissement lors des bonnes années, et limiter les achats “opportunistes” non nécessaires.

Du point de vue d’un agronome, ces recommandations, essentiellement de nature économique, sont certes pertinentes mais elles ne prennent pas en compte les impacts agronomiques des choix de matériels agricoles, alors qu’au-delà de la décarbonation de l’énergie, c’est avant tout la sobriété énergétique qui paraît important pour les agronomes, d’une part en évitant des machines agricoles qui compactent les sols avec un effet sur la vie racinaire, d’autre part en favorisant la couverture du sol qui réduit les passages dans les parcelles de culture.

B – Un besoin de sécurisation économique et de rentabilité

B1 – Lever les freins économiques au déploiement de pratiques agroécologiques

Encourager la diversification des cultures et la préservation de parcelles de taille raisonnable en créant un bonus associé (à l’image du bonus Haies lui-même à renforcer).

Augmenter les aides couplées aux légumineuses et cultures à bas niveau d’intrants pour les rendre plus incitatives.

Soutenir les prix de l’agriculture biologique par la demande, en particulier faire respecter la loi EGalim et l’obligation d’une part d'approvisionnement local ou biologique dans la restauration collective.

Reconnaître les services écosystémiques de l’agriculture de conservation des sols.

Créer les conditions pour que les activités d'élevages autonomes et résilients bénéficient d'une rentabilité attractive (via des mécanismes publics avec des prix garantis et/ou privés).

Soutenir massivement l'agroforesterie en imaginant la création d’un Fonds national spécifique dédié.

Préserver les dispositifs de financement des risques liés au changement de pratiques (mesures de compensation des surcoûts et manques à gagner type MAEC).

Proposer des Contrats de Transition Agroécologique pluriannuels accessibles à tous les agriculteurs, les engageant dans une transformation globale de leur système, combinant financement des risques et soutien aux investissements matériels et immatériels nécessaires.

Développer les dispositifs de rémunération des agriculteurs pour les services environnementaux rendus par leurs activités, notamment pour le stockage de carbone (Label Bas Carbone et autres mécanismes similaires),

Développer des mécanismes de couverture assurantielle pour la mise en place de pratiques agroécologiques (via des mécanismes publics avec des prix garantis et/ou privés).

Toutes ces recommandations vont dans le sens des préconisations des agronomes pour massifier la transition agroécologique et faire en sorte que chaque ferme puisse engager une trajectoire de transition agroécologique en maîtrisant les risques techniques, économiques et sociaux. Il nous semble qu’une recommandation aurait pu porter sur la nécessité d’avancer par étapes dans le soutien économique dans certains territoires afin de pouvoir tester la massification et construire des récits positifs de trajectoire vers une agriculture bas carbone. Les espaces protégés des parcs naturels régionaux et les bassins d’alimentation de captages d’eau potable devraient constituer des démonstrateurs pour la transformation de l’agriculture.

B2 – Protéger les agriculteurs français de la concurrence internationale

Assumer de mettre en œuvre des mécanismes protectionnistes : taxer les échanges aux frontières afin de protéger le marché intérieur européen, mettre en place et garantir le respect de clauses-miroir (y compris à l’intérieur du marché européen), mettre en place des quotas / normes aux importations, voire interdire les importations de produits aux conditions de production trop défavorables à l’environnement.

Créer des aides couplées spécifiques pour les productions concernées non soutenues aujourd’hui, en particulier en fruits et légumes.

Ces recommandations, de nature réglementaire, économique ou commerciale, constituent également pour les agronomes des perspectives de leviers de diversification des cultures et de reconception des systèmes agricoles, dès lors que la production, même moins intensive, peut être valorisée sur le marché à un prix couvrant le prix de revient pour un revenu décent et régulier.

B3 – Alléger l’impact de la volatilité des marchés sur la rentabilité des fermes

Proposer d’améliorer le dispositif des aides PAC par des soutiens contracycliques : interventions de stabilisation des revenus, plafonnées en fonction de l’emploi dans les exploitations.

Réfléchir à définir un certain volume de production à retirer des marchés pour la consommation domestique pour les productions les plus sensibles à cette volatilité.

Étendre les possibilités de contractualisation pluriannuelle équilibrée avec l’aval des filières à toutes les productions, en veillant à garantir des prix rémunérateurs intégrant réellement les coûts de production.

Ces recommandations ont les mêmes objectifs de construction d’un revenu décent et régulier des agriculteurs en transition agroécologique et elles constituent des leviers importants pour l’accompagnement par les agronomes des trajectoires de transformation des systèmes de culture.

C – Un besoin de compétences et de connaissances

C1 – Capitaliser sur l’intelligence collective des agriculteurs

Offrir la possibilité de mener des expérimentations à la ferme avec une souplesse dans les déclarations annuelles d'assolement (pourcentage de la SAU en parcelle expérimentale).

Créer et développer le statut de paysan-chercheur, notamment en facilitant l’accès aux crédits d’impôt recherche aux agriculteurs expérimentateurs.

Faciliter la transmission de connaissances entre agriculteurs, en imaginant des modalités de rémunération de leur temps quand ils partagent leurs savoirs et leurs expériences.

Valoriser plus de résultats de la recherche sur le terrain.

Mener plus d'expérimentation terrain en partenariat avec les agriculteurs en tant que parties prenantes, en les rémunérant pour le temps passé, les parcelles mobilisées et les risques pris.

Ces différentes recommandations sont déjà expérimentées au niveau de la recherche agronomique (recherche collaborative, livings labs, traque aux innovations) mais aussi dans des collectifs d’agriculteurs (cas des GIEE) et désormais à des échelles territoriales via des démarches de coopératives, d’industries agro-alimentaires ou d’entreprises de la grande distribution. Les agronomes sont fortement engagés dans ces démarches et ils sont en ordre de marche pour répondre aux différents besoins des acteurs professionnels[3].

C2 – Faciliter et intensifier la formation des professionnels sur la transition agroécologique, l’atténuation et l’adaptation au changement climatique, et la résilience du secteur

Initier un grand plan de formation à la transition écologique, avec un volet agricole bénéficiant d’un portage politique fort et de moyens à la hauteur de l’ambition.

Intégrer les compétences de la transition agroécologique dans les formations initiales et continues (assurer la réalisation effective des objectifs du plan Enseigner à produire autrement).

Développer la formation continue sur ces sujets, auprès des agriculteurs et des conseillers techniques.

Libérer du temps des agriculteurs et faciliter leur remplacement afin qu’ils puissent se former et participer aux rencontres informelles entre pairs.

Ces recommandations sont attendues par les agronomes, en particulier les formateurs et les enseignants qui ont actualisé depuis plusieurs années leurs contenus de formation, et qui sont confrontés à la difficulté de partager les nouvelles connaissances permettant d’initier des trajectoires agroécologiques lorsque les agriculteurs et leurs conseillers sont freinés par les risques techniques et économiques, et le manque de garantie d’un revenu durable.

C3 – Approfondir la recherche sur certains sujets-clés : hypothèses de rendements, systèmes d’élevage bas carbone, stockage de carbone, effet d’atténuation de la couverture végétale

Financer plus de recherche sur ces sujets

Développer des outils permettant de contribuer aux quantifications des pratiques de stockage (ex : suivis satellitaires ou aériens)

Au-delà de ces sujets, les derniers travaux de l’Afa portant sur les évolutions du travail agricole dans un contexte de transition agroécologique montrent que cet autre sujet a besoin de travaux de recherches pluridiscipinaires, car les impacts quantitatifs et qualitatifs de la transition agroécologique sur le travail de l’agriculteur sont encore peu documentés, de même que les impacts de l’évolution du travail sur la transition agroécologique (ex : intérêts et limites des formes d’organisation du travail dans la reconception des systèmes agricoles, entre firmes, micro-fermes, installations collectives, salariat, délégation aux prestataires…).

2 – Recommandations à destination des acteurs territoriaux

A – Planifier la transformation agricole à l’échelle du territoire

Décliner les objectifs de planification agricole et alimentaire nationaux à l’échelle territoriale, avec une réflexion particulière sur l’autonomie alimentaire, les équilibres de fertilisation et les vulnérabilités au changement climatique propres au territoire.

Rendre cette planification aussi opérationnelle que possible au regard des compétences des acteurs territoriaux impliqués (politique d’installation cohérente, commande publique…)

Intégrer un critère de potentiel agronomique des sols dans les zonages des plans d’urbanisation afin de préserver les sols les plus fertiles.

Contribuer à la diffusion de connaissances et de pratiques adaptées au contexte du territoire :

- Faciliter le lien entre la recherche et les filières de productions régionales.

- Faciliter l’accès aux formations des Chambres d’Agriculture sur les pratiques agroécologiques adaptées au contexte et objectifs du territoire pour les professionnels du secteur (agriculteurs, conseillers, enseignants).

Ces recommandations sont de bon sens, mais cela suppose que leur mise en œuvre ne soit pas dépendante de la volonté politique d’acteurs locaux qui contesteraient le principe de déclinaison de la planification de la politique nationale.

Concernant la diffusion des connaissances, au sein de l’association française d’agronomie, la dynamique de carrefour interprofessionnel permet de réunir dans ses ateliers terrain[4] les agronomes des différents métiers (agriculteurs, chercheurs, agronomes du développement, ingénieurs recherche-développement, enseignants, et parfois étudiants). Ce modèle d’atelier pourrait être diffusé massivement dans une démarche de réseau régional pour l’élaboration de références à l’échelle locale et régionale permettant la massification. Différents exemples de production et de partage de références techniques ont par exemple été analysés dans un des numéros de la revue de l’Afa[5].

B – Favoriser les systèmes agricoles résilients et la reconnexion des productions végétales et animales sur le territoire

Soutenir les productions permettant une meilleure autonomie alimentaire territoriale (fruits et légumes, élevage si nécessaire à l’équilibre du territoire, etc.) en renforçant les Plans alimentaires territoriaux.

Accompagner l’arrêt de cultures et productions à risque climatique et soutenir le développement de cultures plus adaptées au climat futur attendu et de cultures non irriguées.

Soutenir des modes d’élevages économes et autonomes, plus résilients, avec une stratégie de planification territoriale.

Développer la sélection variétale locale, en associant les différentes parties prenantes (recherche, semenciers, réseau de semences paysannes) et soutenir et/ou créer des conservatoires dynamiques locaux des ressources biologiques (végétales et animales).

Favoriser le déploiement de la collecte et la mise à disposition de fertilisants organiques locaux (biodéchets et excrétas).

Ce sujet est un enjeu majeur pour les agronomes, et à l’instar de l’évolution de la gestion de la fertilisation azotée, la responsabilité des agronomes pour la mise en œuvre de ces recommandations est engagée. Dans la réflexion menée par l’Afa[6], d’une part sur l’évolution des activités et des compétences des agronomes en contexte de transitions en 2021-2022, et d’autre part sur l’évolution du travail agricole dans le contexte de la transition agroécologique en 2023-2024, les agronomes appréhendent clairement leur rôle et leur place dans l’accompagnement des transitions agricoles aux différentes échelles, de l’échelle locale à l’échelle globale.

C – Organiser les arbitrages à mener sur les usages de la biomasse et des ressources en eau

Soutenir les activités des observatoires régionaux de la biomasse

Organiser le dialogue et les arbitrages par la coopération au sein et entre les territoires par le développement de l'ingénierie de coopération sur les territoires.

Bien documenter les enjeux liés à la ressource en eau (volume, qualité, usages) à court, moyen et long terme à l’échelle du territoire, définir les priorités d'usages en concertation avec les parties prenantes et assurer une gouvernance équilibrée et légitime de cette ressource.

Conditionner tout développement d’infrastructure d’irrigation lourde à une étude d’impact rigoureuse.

Faciliter le déploiement de CUMA d’irrigation ou d’autres formes collectives pour faciliter la transition vers des systèmes sobres en eau et adaptés aux spécificités pédoclimatiques locales.

Mettre en place des dispositifs de soutien (type MAEC systèmes) pour valoriser et soutenir financièrement les pratiques sobres en matière d’irrigation.

Là encore, ces deux sujets des usages de la biomasse et de la bonne gestion des ressources en eau, qui doivent être appréhendés dans des dispositifs multi-acteurs, nécessiteront la mobilisation des agronomes pour un certain nombre d’aspects, que ce soit dans l’évaluation des flux de biomasse et dans l’organisation des circuits d’échange, ou dans les travaux d’analyse des usages de l’eau ou d’impact de l’irrigation.

D – Accompagner les coopératives locales ou les agriculteurs dans la structuration de filières nouvelles ou l’adaptation de filières existantes

Soutenir les coopératives ou les agriculteurs dans la création de nouvelles filières de légumineuses, de cultures à bas niveau d’intrants ou d’élevages plus résilients et à plus haute valeur ajoutée.

Adapter les équipements des coopératives à la diversification de la collecte (ex. : équiper les silos de trieurs multi-espèce).

Soutenir financièrement le maintien de certains équipements ou services à « effet de seuil », nécessaires à la préservation des filières locales (ex. : outils de transformation, etc.).

Ce dernier sujet à destination des acteurs territoriaux est, de notre point de vue, essentiel à traiter dans une perspective de massification de la transformation des systèmes agricoles, car les résultats de recherche agronomique ont mis en évidence depuis longtemps le verrouillage sociotechnique, qui est en grande partie due aux difficultés des coopératives d’aval à anticiper et accompagner la diversification des cultures (ouverture de marchés pour de nouvelles cultures) ou la diversification des systèmes de culture (par exemple, le traitement des livraisons de récoltes de mélanges d’espèces, comme le mélange céréales-légumineuses, pourtant recommandé pour l’économie de fertilisation azotée). Les agronomes sont prêts à travailler sur ces sujets avec les technologues et les économistes.

3 – Recommandations à destination des agriculteurs

A – Participer à la diffusion des connaissances sur les enjeux écosystémiques, climatique et énergétiques

S’engager dans des collectifs d'agriculteurs ou des associations promouvant les pratiques agroécologiques et assurant un conseil technique indépendant des intérêts économiques.

Se former tout au long de sa carrière de façon formelle et informelle (se documenter, échanger avec ses pairs, suivre des formations…).

S’informer sur la situation de la ferme et la vulnérabilité comme les opportunités de son système par rapport aux enjeux climatiques et énergétiques, en établissant un diagnostic (agroécologie, bilan carbone, indice de régénération…).

Ces recommandations sont déjà mises en œuvre chez un certain nombre d’agriculteurs motivés et engagés. Au sein de l’Afa, nous capitalisons des expériences d’agriculteurs innovants[7] de différentes manières (webinaires, ateliers-terrain, agro-reporters, témoignages dans la revue AE&S, témoignages dans le débat agronomique et les Entretiens agronomiques Olivier de Serres), mais nous ne sommes pas les seuls, et il apparaîtrait ici nécessaire de créer un dispositif pérenne d’accès à des connaissances actionnables pour les agriculteurs qui serait sous format hybride (numérique et présentiel), d’une part multi-acteurs (recherche-formation-développement), d’autre part multi-échelles (déclinaison aux échelles nationale, régionale, départementale).

B – Engager sa ferme dans des pratiques agroécologiques

De façon globale, les pratiques passent par la diversification des cultures ou productions, dans la mesure des possibilités agronomiques, commerciales et de main d'œuvre disponible, par l’adaptation des espèces et races à l’évolution du contexte climatique, et par la recherche d’une synergie cultures/élevage, au sein de la ferme ou entre fermes sur un même territoire. Ils reposent aussi sur la préservation ou la reconstitution d’un taux de matière organique du sol suffisant en combinant couverture végétale et recours accru aux fertilisants organiques. La préservation ou l'implantation d'infrastructures paysagères et l’optimisation de la gestion de l’eau sur le parcellaire (aménagements, keyline design...), ainsi que l’insertion de plantations agroforestières ou de cultures pérennes sont favorables à la biodiversité tout en offrant la possibilité de stocker du carbone de façon naturelle et autonome.

Enfin, cette dernière recommandation est en accord avec tous les travaux des agronomes de la recherche et du développement portant sur la reconception de systèmes de production économes en intrants et résilients face au changement climatique. Nous ne pouvons qu’être favorables à cet ensemble de propositions, sous réserve que les conditions socio-économiques le permettent, comme le rappelle le principal résultat de la grande consultation des agriculteurs menée par le Shift Project.

En conclusion…

A l’issue de l’analyse des différentes recommandations du rapport d’étude du Shift Project, et au regard de la suite donnée à notre avis émis après l’édition du rapport intermédiaire, la lecture agronomique de l’analyse et des propositions du Shift Project pour engager une transformation de l’agriculture pour la décarbonation et la résilience des systèmes agricoles français, nous laisse une bonne impression.

Même si nous pouvons regretter un certain manque de prise en compte de la question alimentaire (sujets non traités comme l’évolution de la demande et de l’offre alimentaire, les interactions entre politique agricole et politique alimentaire, l’absence d’approche d’une seule santé, verrouillage des marchés internationaux et des accords commerciaux), ce qui peut se justifier par la difficulté d’entrer dans la complexité de l’activité agricole, nous pouvons espérer que la prochaine étape, le traitement de la décarbonation de l’alimentation, prévue par le Shift Project dans les mois à venir, nous apportera des compléments de recommandations en interaction avec celles proposées pour le secteur de l’agriculture.

Enfin, la situation actuelle, sur le plan politique et syndical agricole à l’échelle nationale, et sur le plan géopolitique et des risques d’insécurité à l’échelle internationale, n’étant pas favorable à l’ambition proposée dans ce rapport pour une décarbonation rapide du secteur de l’agriculture, il nous paraît important que les agronomes se mobilisent avec tous les acteurs institutionnels, professionnels et de la société civile motivés pour ne pas laisser ces recommandations sans suite.

N’oublions pas que l’urgence climatique n’attend plus et qu’au-delà de recommandations, il faut agir collectivement pour multiplier les trajectoires de transformation des systèmes agricoles dans un maximum de fermes et de territoires agricoles !

 


[1] La plupart des numéros de la revue Agronomie, environnement & sociétés s’inscrivent dans les démarches de transition agroécologique. Mais les numéros vol11n°1 (Agronomie et politique agricole commune : comment promouvoir des pratiques agronomiques vertueuses, juin 2021) et vol14n°1 (Travail agricole et transition agroécologique ; quels impacts pour l’agronomie et les agronomes, juin 2024) sont force de propositions pour l’engagement collectif dans des trajectoires de transition agroécologique.

[2] Le numéro AES vol12n°2 « Etre agronome en contexte de transitions » rend compte des propositions des agronomes pour avancer dans la transformation de l’agriculture. Une synthèse de 4 pages est accessible sur le lien https://agronomie.asso.fr/entretien/021-2022

[3] Voir le numéro d’Agronomie, environnement & sociétés Vol12 N°2 (Etre agronome en contexte de transition, décembre 2022), qui traduit bien cet engagement.

[4]https://agronomie.asso.fr/nos-travaux/ateliers-terrain-de-lafa

[5]Référentiels agronomiques & indicateurs : comment faire face à la diversité des situations ? Vol.13 N°2 – décembre 2023

[6] Voir les deux dernières éditions des Entretiens agronomiques Olivier de Serres : https://agronomie.asso.fr/entretiens

[7] Voir les webinaires « Des innovations d’agriculteurs pour la transition agroécologique » https://agronomie.asso.fr/webinaires

Les articles sont publiés sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)

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