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Les différentes dimensions du travail dans la ferme de Sainte Bauzile (07), engagée dans la transition agro-écologique

Noélie Mauranne*, Anne Gerin*

*Lycée agricole Olivier de Serres - Aubenas

Contact auteurs : anne.gerin@educagri.fr

doi.org/10.54800/xoa684

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Télécharger le poster réalisé par les étudiants

Résumé

La ferme « les chèvres de Saint Bauzile » est une petite exploitation d’élevage caprin avec transformation fromagère et vente directe des fromages située en centre Ardèche, entre Privas et Montélimar. Les deux exploitants vivent en couple et leur installation hors cadre familial concrétise une volonté de changer de vie avec comme objectif de participer à l’alimentation des populations locales, avec des produits sains, de qualité, qui respectent le vivant et pour cela, d’adopter des pratiques agroécologiques avec un maximum d’autonomie, donc de résilience tant sur le plan technico-économique que sur le plan humain. Pour les agriculteurs, l’enjeu principal est de travailler en parfaite harmonie avec le vivant, sans s’épuiser, en intervenant que lorsque c’est nécessaire, en s’appuyant sur la biodiversité des écosystèmes pour atteindre l’équilibre, l’indépendance et réduire au maximum le recours aux intrants. Autrement dit, pour eux, le travail agricole ne peut être qu’agroécologique et il est ainsi intégré complètement dans le projet de vie de leur famille.

L’analyse de cette ferme nous a conduits à nous interroger ainsi : la pratique ne peut-elle être agroécologique si l’humain et toutes les dimensions de son travail ne sont pas au centre du projet agricole ? Ou encore : pour être agroécologique, un projet agricole ne peut-il être autre qu’un projet de vie ?

Figure 1: Extrait du travail préparatoire à l’analyse des sept dimensions du travail : Représentations des apprenants/étudiants en filières CGEA et ACSE, au lycée agricole Olivier de Serres, à Aubenas.

Introduction

Dès qu’il nous a été proposé de s’intéresser, avec nos apprenants du lycée agricole d’Aubenas, au travail agricole dans un contexte de transition agroécologique, nous avons vu là l’occasion de faire travailler ensemble deux filières du secteur production de niveaux différents, en complète pluridisciplinarité : une opportunité pédagogique assez rare qui nous a paru d’emblée très enrichissante tant sur la complémentarité des compétences des apprenants que sur celle des enseignants. Notre premier objectif a donc été avant tout pédagogique. Le public qui a réalisé ce travail d’analyse est composé de 17 apprenants en terminale bac professionnel conduite et gestion de l’entreprise agricole (CGEA) et de 12 étudiants en BTSA Analyse et conduite stratégique de l’entreprise agricole (ACSE). Cette coopération entre deux filières différentes dont l’une est la suite logique de l’autre permet de mêler des maturités différentes et donc de démultiplier les capacités d’analyse.

L’équipe enseignante participant à ce projet des Entretiens Olivier de Serres Juniors est composée de trois professeurs en bac pro : Zootechnie, agronomie, économie/gestion et de trois professeurs en BTS : Economie, Economie/gestion et agronomie. C’est un levier car la question du travail en agroécologie ne peut être traitée que de manière transversale, mais le frein principal a été de faire coïncider nos emplois du temps. Nous n’avons pas toujours réussi à nous coordonner de manière optimale.

Dans un second temps se centrer sur le travail agricole dans une trajectoire agroécologique a rapidement trouvé résonnance dans notre contexte régional où nombre de fermes sont largement engagées dans des pratiques centrées sur autonomie et économie pour davantage de résilience et de valorisation des produits localement.

Ainsi, le choix d’une ferme d’élevage caprin fromager, typique du sud ardéchois et œuvrant depuis de nombreuses années pour une agriculture économiquement viable, écologiquement saine et socialement vivable, c’est-à-dire bien engagée dans une trajectoire agroécologique, nous est apparu digne d’intérêt pour sa singularité face à des systèmes plus conventionnels des autres régions des lycées partenaires.

Dès lors, notre objectif principal a été de faire ressortir, au sein de cette ferme, les enjeux liés à l’humain, c’est-à-dire à toutes les dimensions du travail, dans un projet agroécologique imaginé comme tel dès l’installation du couple.

C’est l’analyse de ces enjeux que nous présentons dans ce qui suit.

Présentation de la ferme « Les chèvres de Saint Bauzile »

Cette ferme est un élevage caprin fromager avec production de tous ses fourrages grossiers et d’une partie de ses céréales, sur une surface agricole utile (SAU) de 65 ha dont 10 ha de fauche pour faire du foin. Il s’agit d’une entreprise individuelle à 2 unités de travail (UTH) : Émilie l’exploitante et son compagnon : Franz, qui a le statut de conjoint collaborateur.

La ferme est située sur la commune de St Bauzile, en Ardèche, dans le Moyen-Vivarais au sud-est de Privas et au nord-ouest de Montélimar, sur le piémont est d’un massif basaltique : Le Coiron, non loin de la vallée du Rhône. L’altitude s’étage entre 500 et 250 m. La partie Ouest du parcellaire se trouve dans les pentes abruptes du Coiron, la partie Est est en pente douce. De nombreux ruisseaux provenant du Coiron creusent des ravines dans les marnes, ils sont le plus souvent secs l’été.

Emilie et Frantz ne se destinaient pas au monde agricole au départ. Emilie a fait des études de droit tandis que Frantz était mécanicien poids lourds et travaillait dans le domaine du transport routier. Ils ont tous les deux quitté leur emploi respectif pour se consacrer à leur passion pour l’élevage et la culture. Ils se sont donc installés hors cadre familial, d’abord sur une ferme entièrement en location dans la Drôme, et depuis 2013 à St Bauzile avec leur troupeau de 55 chèvres et après l’achat des bâtiments, d’une partie du matériel et de 5 ha de terre, les 60 autres ha étant en fermage et en bail verbal. La fromagerie et la maison d’habitation ont été aménagées dans le prolongement du bâtiment principal en 2013.

Foncier : il y a 35ha en propriété et 30ha de sous-bois pâturée en baux verbaux. 10 ha sont fauchés : ce sont des prairies naturelles enrichies de quelques espèces semées en direct dans le couvert vivant. Tout le reste est destiné à la pâture. Les céréales sont cultivées chez un ami en vallée du Rhône. De plus, cette ferme pratique l’agroforesterie : 2000 arbres ont été plantés il y a 5 ans.

Bâtiments : la ferme est constituée de 4 tunnels, dont le principal de 400m² pour le logement des chèvres et chevrettes et le stockage de foin ; les autres servent de logement des boucs, de stockage de matériels, d’atelier pour la mécanique La salle de traite est composée de 16 places, 8 postes avec une ligne haute et un transfert de lait. Et enfin une fromagerie avec un tank, un bac de 200 litres, un tranche-caillé mais pas de laveuse : tout le lavage se fait manuellement en fromagerie.

Matériels : Le parc matériel sur la ferme est composé du strict nécessaire, beaucoup de matériels d’occasion réparés, aménagés par Franz, quelques matériels en CUMA et un épandeur à fumier en co-propriété avec leur collègue de Meysse, une commune à 10 km de leur ferme.

Cheptel : 55 chèvres de race Alpine Chamoisée, 3 boucs et 12 chevrettes de renouvellement (élevées sous la mère). Chaque année 24 000l de lait sont transformés en différents types de fromages, le tout vendu sans intermédiaire.

Main d’œuvre :  La ferme fonctionne avec 2 UTH. Emilie réalise la traite, la transformation fromagère et s’occupe de la commercialisation des fromages : au point de vente de la ferme et dans deux magasins de producteurs dans la Drôme, assez éloignés (35 et 50 mn de route, 7 allers retours par mois sur les deux magasins). En période estivale, elle garde le troupeau dans les espaces pastoraux en soirée. Franz se charge de la distribution de l’alimentation des chèvres et de tous les travaux extérieurs : clôtures, aménagements des parcs, semis, épandage fumier et engrais, chantiers de fenaison.

Les tâches sont réparties et bien séparées « Chacun son domaine, chacun son boulot » mais ils ont quand même la possibilité de se remplacer ponctuellement.

Les points forts et points faibles du système

Au plan technique 


Points forts

Les arbres intra-parcellaires sont entourés de clôtures et forment les paddocks : des petites surfaces de pâturage tournant sur les prairies en début de printemps ;

Le taux de pâturage est plutôt élevé pour un troupeau laitier : le pâturage est conduit avec des temps longs, de la garde, des animaux éduqués et sélectionnés pour une excellente adaptation au pâturage

Les prairies naturelles sont enrichies par un semis direct de légumineuses : sainfoin, luzerne, vesce, fénugrec, il s’agit de la technique SCV (semis dans couvert végétal vivant) pour laquelle Franz est très compétent et passionné. Cela permet d’accroître les rendements en foin (3Tde MS/ha en moyenne en une seule coupe), de favoriser l’appétence et de pouvoir se passer de tout complément azoté. Les légumineuses assurent aussi la fertilisation azotée des prairies.

La fumure est en grande partie assurée par le fumier de la ferme : 60 T/ an sont apportées sur 2ha chaque année donc chaque parcelle reçoit un apport important tous les 5 ans complété par du broyat de branches et des engrais minéraux autorisés en AB (soufré et phopho-potassique).

Le troupeau est en bonne santé puisqu’on n’observe quasiment pas de mammites, les chèvres vivent très bien avec leurs parasites : pas besoin de traitement antiparasitaire chimique et tous les soins se font en aromathérapie et phytothérapie. La flore très diversifiée des pâturages permet aussi aux chèvres de se soigner avec des plantes riches en tanins.

La mono-traite une grande partie de l’année permet de faire pâturer le soir, ce qui est beaucoup plus efficace lorsqu’il fait très chaud.

La construction de la Fromagerie a été bien pensée, ce qui limite la pénibilité.

Points faibles :

Le concentré distribué aux chèvres n’est composé que des grains de méteil qui sont produits chez un collègue à Meysse, Franz y cultive 6 ha (mélange orge, féverole, avoine, pois) et en récupère 5T : l’équivalent de 2 ha environ. Donc il s’agit d’une autonomie partielle en concentré.

Les chevreaux ne sont pas engraissés sur l’exploitation, or, faire partir des chevreaux à 8 jours chez l’engraisseur s’éloigne un peu de la pratique agroécologique. Les exploitants le regrettent mais cet engraissement nécessiterait plus de temps de travail, l’achat de poudre de lait, et peut-être l’aménagement du bâtiment.

Au plan économique


Points forts :

Les charges sont très bien maitrisées : Franz a une forte compétence en mécanique, il optimise son matériel afin de l’utiliser le plus durablement possible pour éviter de gros investissements, ils sont adhérents à une CUMA pour des matériels utilisés moins fréquemment et partagent l’investissement à 2 pour l’épandeur à fumier.

Le recours aux intrants est très limité : Il n’y a aucun achat d’aliment, de poudre de lait, de produits vétérinaires classiques, très peu de semences et un peu de paille.

De plus, les éleveurs valorisent les refus des foins dans la litière de chèvres.

Les fromages sont vendus en totalité en direct, sans intermédiaire ce qui permet une très bonne valorisation.

22ha sont primés et les aides PAC s’élèvent à 16000 €/an

Points faibles :

Les débouchés ne sont pas très diversifiés : Emilie a arrêté le marché de Valence il y a quelques années.

Le taux d’endettement est élevé : il s’agit du gros emprunt de l’achat de la ferme dont le remboursement s’achève en 2028, un autre emprunt a été contracté en 2021 pour l’achat des 30 ha. La dépendance aux aides PAC est conséquente, car elles représentent 30% du chiffre d’affaires.

 

Au plan social 


Points forts :

La fromagerie construite en 2013 a été bien pensée pour faciliter le travail.

Emile assure la traite et la transformation, elle garde le troupeau dans les zones non clôturées, Franz assure l’alimentation et tous les travaux extérieurs. Emile est passionnée par l’élevage, Franz adore la terre, la culture sur sol vivant et la mécanique.

Leurs compétences sont très complémentaires.

Ils s’investissent dans diverses associations : ce réseau est l’occasion pour eux de se former, d’échanger, de se stimuler intellectuellement, cela les motive aussi pour expérimenter : sur le troupeau, sur les cultures.

Les échanges avec les clients, les autres agriculteurs leur permettent de ne pas s’isoler.

Leur installation est un projet de vie, en couple où travail et famille sont imbriqués.

Points faibles :

Etant donné que chacun a ses tâches bien spécifiques, même s’ils peuvent se remplacer, leur charge de travail ne se situe pas aux mêmes périodes, ce qui les amène à prendre quelques jours de congé séparément.

Leur statut : exploitation individuelle et conjoint collaborateur ne permettent pas d’assurer une très bonne retraite.

Le lavage manuel du matériel de fromagerie reste une tâche contraignante et pénible.

Analyse des différentes dimensions du travail dans la ferme « Les chèvres de Saint-Bauzile »

Méthodologie pour l’analyse

Nous avons adapté la problématique à notre public. Nous l’avons donc simplifiée : « Comment concilier agroécologie et travail sur l’exploitation agricole ? ».

Nous nous sommes appuyés sur le guide méthodologique de Mathieu Capitaine et Sophie Chauvat, à savoir, une progression sur 5 séances de 4 h :

  • Séance 1, le 28 novembre 2023 : Les représentations des apprenants/étudiants en deux temps, autour des notions « Agroécologie » et « Travail en agriculture ».

Entre séance 1 et 2 : Elaboration du guide pour l’AGEA (approche globale de l’exploitation agricole) pour la visite d’exploitation. Cette AGEA est enrichie d’un outil de sociologues, l’entretien qualitatif, avec des questions ayant pour objectif de mettre en lumière le ressenti des éleveurs. Exemple : Comment vous sentez-vous dans votre travail ? De quoi êtes-vous le plus fier ? Tout en accordant une vigilance particulière à identifier puis extraire des citations fortes, souvent spontanées.

  • Séance 2, 6 décembre 2023 : Répartition des rôles (par dimension et avec rappel oral du triptyque tiré du guide méthodologique : « Vision/Valeurs/Mission ») et visite d’exploitation.

Entre séance 2 et 3 : Elaboration d’un calendrier de travail en cours d’agronomie et de zootechnie (bac pro CGEA) et d’un diagramme de répartition du temps de travail en cours d’économie (BTS ACSE). Tri des données dans le tableau des sept dimensions du travail proposé dans le guide méthodologique, au sein du cours de gestion de l’entreprise agricole (bac pro CGEA). Réalisation d’un diaporama commenté de présentation des éléments d’approche globale de la ferme en cours de gestion et d’agronomie (BTS ACSE)

  • Séance 3, 23 janvier 2024 : Présentation de l’analyse des données recueillies (cf. partie 1) : diaporama de l’AGEA en présence de Philippe Prévost, représentant l’AFA, et proposition d’un questionnement par les apprenants sur chaque dimension du travail, à poser à Emilie et Franz le jour de l’atelier du 6 février.
  • Séance 4, 6 février 2024 : Atelier terrain sur le Domaine du Pradel, en présence des adultes de BPREA au CFPPA, de leur formateur, du couple d’éleveurs visité, de Philippe Prévost et d’Hélènes Brives (ISARA) et de cinq professionnels ardéchois : un vigneron, une fonctionnaire DDT en charge de l’instruction des dossiers PAC, une chargée de mission projet alimentaire territorial et une chargée de mission du Parc naturel régional des Monts d’Ardèche et J-P Gaillard, président de la caisse régionale de crédit agricole.

Entre séance 4 et séance 5 : Préparation des livrables en « allers-retours » dans les dotations horaires de nos groupes/classes et disciplines respectives : réalisation du poster et du diaporama de présentation.

  • Séance 5, 3 avril 2024 : Entretiens Olivier de Serres juniors au lycée agricole à Aubenas, avec présentation des posters à l’amphithéâtre le matin et jeu sérieux autour des nouveaux enjeux du travail en agriculture l’après-midi.

Nous avons ressenti le besoin de nous approprier le guide d’analyse du travail qui nous avait été proposé. Nous l’avons remanié en triant les éléments du guide pour les reclasser au sein des différentes dimensions du travail. En outre, nous avons simplifié en reliant « Participation à la vitalité territoriale et conditions territoriales » et en nommant la dimension « Ancrage territorial » qui est une notion utilisée en classe. Au final, six dimensions sont restées dans la tête des enseignants afin de catégoriser les représentations des élèves : quatre mots individuels puis quatre mots par groupes de quatre puis quatre mots par groupes de huit. Il en est ressorti une septième dimension « viabilité du travail » étant-donné que les mots « rémunération »/« mauvaise rémunération »/ « concurrence » et « décalage réalité/horaires » sont « sortis ».

Figure 2: Les 4 dimensions du travail essentielles au sein de la ferme de Saint Bauzile, selon les apprenants

Résultat de l’analyse des sept dimensions du travail par les apprenants

L’analyse des sept dimensions retenues a été réalisée en classes respectives puis réunies fin janvier, avec l’aide de Philippe Prévost. Chaque groupe d’apprenants a pu synthétiser chacune des dimensions dans la ferme de Saint-Bauzile, réaliser un calendrier de travail pour la dimension organisation du travail et élaborer une question exploratoire pour chacune des dimensions.

Figure 3 : Schéma décisionnel – Ferme « Les chèvres de Saint Bauzile » produit conjointement par les apprenants et leurs enseignants

Le sens du métier 

Le choix de leur travail est basé sur leur passion commune. Leurs valeurs personnelles très ancrées comme l’agriculture durable, le respect de l’animal, le respect du vivant, l’autonomie, la sobriété…  donnent du sens à leur métier. Ces valeurs dépassent la notion de « travail » et sont en lien direct avec leurs compétences respectives. Leur principale finalité d’indépendance est basée sur une expérience passée « épouvantail » avec un ancien voisin drômois qui se tuait à la tâche avec une exploitation de vaches laitières surdimensionnée pour un seul UTH. « On n’est pas exploitants. On n’exploite personne, même pas le sol ». 

Ils sont fiers de leurs fromages qui « s’arrachent », du poil des chèvres qui brille et de la tâche verte que représente leur ferme l’été, sur une carte, alors que tout est « grillé » autour.

Ce qui fait sens aussi pour eux, c’est une grande indépendance professionnelle.

L’organisation du travail

Le dimensionnement est de 65ha, 50-55 chèvres avec transformation fromagère pour 2UTH (le couple). Le calendrier de travail est allégé par le passage en mono-traite à partir de mai, l’achat d’un bac de 200L en fromagerie et la salle de traite en ligne haute.

Les tâches sont réparties en fonction de leurs compétences et de leur goût : Emilie réalise la traite, la transformation fromagère et s’occupe de la commercialisation des fromages : au point de vente de la ferme et dans deux magasins de producteurs dans la Drôme, assez éloignés (35 et 50 mn de route, 7 allers retours par mois sur les deux magasins). En période estivale, elle garde le troupeau dans les espaces pastoraux en soirée.

Franz se charge de la distribution de l’alimentation des chèvres et de tous les travaux extérieurs : clôtures, aménagements des parcs, semis, épandage fumier et engrais, chantiers de fenaison. Franz n’a pas la passion de l’élevage

Chacun a ses deux pics de travaux mais ils ne se sentent pas dépassés.

Si besoin, chacun peut remplacer l’autre. Cette organisation leur simplifie le travail. L’agroécologie leur fait gagner du temps. « Il faut parfois savoir ne pas intervenir ».

Tout est fait pour que les tâches soient simplifiées, toute intervention est réfléchie : ils font le strict nécessaire et se préserve des temps de repos quotidiens

Santé au travail

Sur cette ferme, la santé est envisagée globalement : humains, animaux et sol. Emilie et Franz sont attentifs à tous les volets de la santé :

- Santé de l’environnement : Ils s’adaptent aux changements climatiques et travaillent sur le paysage : haies et agroforesterie pour accroître la biodiversité, avoir de l’ombre pour les animaux, et un cadre de vie agréable.

- Santé des Animaux : Ils travaillent avec aromathérapie et phytothérapie, ils ne donnent aucun médicament chimique, ils font pâturer au maximum sur des végétations très diversifiées.

- Santé du sol : Ils accroissent sa fertilité en laissant travailler la pédofaune, en enrichissant en matières organiques, en n’utilisant aucun produit chimique.

- Santé des personnes : Ils travaillent sereinement, ils réfléchissent avant d’agir pour ne pas s’épuiser. Les tâches sont équilibrées grâce à une bonne division et répartition des tâches au sein du couple. Mentalement, ils seront un peu soulagés dans 5 ans lorsque leur emprunt principal sera remboursé.

Viabilité du travail

Les revenus sont jugés suffisants car ils sont adeptes de la « low-tech » tant au niveau professionnel que privé. Il n’y a pas de surconsommation.  Les charges des intrants et de mécanisation sont très faibles. Ils sont autonomes en fourrage et produisent du méteil. L’objectif est d’ailleurs de tendre vers l’autonomie protéique. L’endettement est encore élevé pour quatre ans car ils sont propriétaires des terres. Ensuite, le revenu disponible sera supérieur. Les aides PAC couvrent à peine leurs annuités (Environ 17 000€).

Articulation vie professionnelle/vie privée

Ils travaillent en couple mais il y a une division des tâches. Chacun est respectueux du travail de l’autre.  Ils intègrent leur fils de 13 ans aux travaux de la ferme même si ce dernier ne souhaite pas reprendre. Les bâtiments de la ferme et la maison sont sur le même lieu. Il n’y a donc aucune division géographique. Mais pour eux, tout avoir sur place est une vraie fierté.

Les agriculteurs ont pris la décision de partir en vacances séparément car ils travaillent ensemble tous les jours. Ils s’aménagent parfois des sorties plus ponctuelles à trois. Ils le vivent très bien.

Travail en réseaux

Le travail en réseaux est dense.  Emilie est vice-présidente du syndicat caprin de la Drôme. La ferme est membre du GIEE Cultures en Semis sur sol Vivant (SCV). Emilie et Franz sont adhérents et ont travaillé avec l’association ADAF (Association Drômoise d’Agroforesterie) pour la plantation des arbres. Franz est membre du mouvement PADV (Pour une Agriculture Du Vivant) : pour bénéficier du conseil, des formations en ligne et d’un réseau d’échange. Tous deux sont aussi actifs dans leurs 2 magasins de producteurs.

Ils ont un accord de quatre mois/an avec l’ACCA (Association Communale de Chasse Agréée) pour de la garde du troupeau en sous-bois l’été.  Ils adhèrent à une CUMA. Un paysagiste du coin leur donne du broyat pour les terres et il y a de l’entraide avec un voisin maraicher. Ils se forment régulièrement et développent de nombreux échanges de connaissances dans le réseau. Agroécologie et réseau sont pour eux indissociables. Ils adorent cette stimulation intellectuelle.

Ancrage territorial

La ferme est indépendante et ils n’aiment pas travailler avec des personnes extérieures au milieu agricole : pas d’associé, pas d’apprenti, pas de salarié, pas de stagiaire (parfois un adulte de BPREA), pas de service de remplacement.

Les paysages sont entretenus grâce au pâturage des chèvres. L’agroforesterie limite l’érosion et maintient la biodiversité. D’où la fameuse « tache verte » l’été.

L’agriculture biologique renforce cet écosystème.

L’ancrage est élargi jusque dans la Drôme, grâce aux deux magasins de producteurs. Le marché du fromage de chèvres étant saturé à Privas.

Ils ne créent pas d’emploi et n’adhèrent pas à l’AOP Picodon.

En conclusion de cette analyse, le travail a été « pensé » dès l’installation et fait agroécologie. Emilie et Franz ne comptent pas leurs heures et vivent leur métier comme une passion, c’est leur vie. Pour cela, selon Franz, il faut savoir laisser travailler la nature et parfois, ne rien faire. Gagner du temps n’est pas envisagé en tant que tel. Comme dit Franz, « Ne pas labourer pour gagner du temps est un non-sens, car cela peut amener à passer cinq fois le déchaumeur. Est-ce plus agroécologique ? ». Le couple aime travailler en toute indépendance sur la ferme mais en développant l’expérimentation et la formation en réseaux afin d’atteindre et de maintenir cette autonomie.

Analyse de la trajectoire agroécologique et perspectives sur l’évolution du travail dans les années à venir

Les engagements agroécologiques

Ces engagements existent depuis l’installation d’Emilie et Franz en 2007 puisque dès le départ ils ont souhaité conduire leur système en agriculture biologique et avoir des productions certifiées. Ils ne pouvaient concevoir une pratique différente.

De même, depuis le début de leur entreprise, les fromages sont vendus en totalité en direct, sans intermédiaire, ce qui permet une très bonne valorisation, uniquement en circuits courts.

Leurs engagements agroécologiques se sont amplifiés au fil du temps.

Le taux de pâturage de 60% est élevé pour un troupeau laitier : le pâturage est bien conduit avec des temps longs, de la garde, des animaux éduqués et sélectionnés pour une excellente adaptation au pâturage. La mono-traite une grande partie de l’année permet de faire pâturer le soir, ce qui est beaucoup plus efficace lorsqu’il fait très chaud

Les prairies naturelles sont enrichies par un semis direct de légumineuses : sainfoin, luzerne, vesce, fénugrec, il s’agit de la technique SCV : semis dans couvert végétal vivant qui permet de parfaitement répondre aux besoins du troupeau dans le respect de la santé du sol.

Le foin de qualité, enrichi en légumineuses, permet une consommation limitée de concentré qui se limite à 5T /an soit 200g /litre de lait, ce qui est un niveau très faible.

La fumure est en grande partie assurée par le fumier de la ferme et complétée par du broyat de branches et des engrais minéraux autorisés en AB (soufré et phopho-potassique).

De plus, cette ferme pratique l’agroforesterie, avec 2000 arbres plantés il y a 5 ans : des haies et en intra-parcellaire. Les arbres intra-parcellaires sont entourés de clôtures et forment les paddocks : des petites surfaces de pâturage tournant sur les prairies en début de printemps.

Grâce à toutes ces pratiques, le troupeau est en bonne santé : pas de mammite, les chèvres vivent très bien avec leurs parasites : pas besoin de traitement antiparasitaire chimique et tous les soins se font en aromathérapie et phytothérapie. La flore très diversifiée des pâturages permet aussi aux chèvres de se soigner avec des plantes riches en tanins.

Les chevrettes sont élevées sous la mère, il n’y a aucun achat de lait en poudre. Les chèvres ne sont pas écornées, le bien-être animal est très bien respecté, il est au centre des préoccupations des éleveurs.

Le travail sur la ferme est beaucoup basé sur la recherche d’autonomie, c’est un enjeu majeur pour le couple d’être très peu dépendant des intrants.

Mais cela nécessite un système fourrager très résilient avec un sol vivant, sans travail du sol, avec beaucoup de restitutions de biomasse : ce sol souple, vivant, bien humide c’est la « tache verte » : une grande fierté d’Emilie et Franz pour tout le chemin parcouru !

La trajectoire agroécologique : elle intègre différentes dimensions du travail

Finalement, toutes les décisions prises sur cette ferme sont dirigées vers l’atteinte d’un système autonome, économe et résilient. Il s’agit bien évidemment d’une autonomie et résilience en terme technico-économique, cela se traduit par le recours à un minimum d’intrants. Mais il s’agit aussi de la recherche de résilience et d’autonomie en terme humain : se concentrer sur ce que chacun sait faire, sans se disperser, ne pas s’épuiser au travail, acquérir de la compétence, expérimenter, observer, échanger entre pairs, se stimuler intellectuellement, accueillir à la ferme.

 

Figure 4 : Une trajectoire agroécologique bien engagée mais pas complètement aboutie.

Ce qui fait agroécologie au sein de cette ferme, c’est précisément que les diverses dimensions du travail ont été progressivement prises en compte et intégrées dans le projet de vie des exploitants.

Ce sont les valeurs qu’ils défendent comme l’agriculture durable, le respect de l’animal, le respect du vivant, l’autonomie, la sobriété…  qui donnent du sens à leur métier. Ils les mettent en œuvre et elles sont en lien direct avec les compétences du couple.

Leur système a été pensé pour que les tâches soient bien séparées, simplifiées et anticipées par de la réflexion pour ne pas s’épuiser et faire face aux pointes de travail en s’aidant mutuellement.

Sur la ferme, Emilie et Franz vont bien si les chèvres sont en bonne santé, si les arbres poussent bien, si le sol est souple, vivant et humide. Ainsi le vécu des exploitants sur leur ferme au quotidien relève du concept « One health » !

Vie privée et vie professionnelle sont complètement imbriquées : « nous avons tout sur place et nous sommes fiers de cela ».

Ce qui fait agroécologie c’est aussi le travail en réseau : solidarité, entraide, échange d’expériences et de compétences, mais aussi la viabilité du système et la juste rémunération des éleveurs basées sur la sobriété avant tout.

L’ancrage territorial concerne un espace assez élargi pour la vente des fromages, mais beaucoup plus local pour le travail collectif et en réseaux.

Finalement, pour Emilie et Franz, le travail agricole ne peut être qu’agroécologique. En effet, pour eux, travail et agroécologie ne font qu’un, même si leur système n’est pas encore complètement abouti : ils sont encore en transition.

En effet, ils souhaitent réduire le troupeau à 35-40 chèvres de façon à libérer de la surface pour faire les méteils grains sur place et accroître encore l’autonomie alimentaire du troupeau et réduire les charges et les déplacements.

Ils projettent également d’introduire la traction animale au cheval pour être de moins en moins dépendant du carburant et pour préparer « la fin du pétrole »

Au-delà de l’exploitation étudiée, quels enjeux pour l’évolution du travail ?

Lors de l’atelier de restitution des travaux des élèves, le 6 février 2024, en présence de Philippe Prévost, d’Hélène Brives, des enseignants, de nos apprenants/étudiants, des BPREA du CFPPA du Pradel et de quatre professionnels, nous avons organisé un débat participatif. La question centrale a été « Comment je rêve mon métier d’agriculteur/trice ? Quels sont les éléments qui m’attirent et au contraire ceux qui me repoussent ? ». Voici les éléments de réponse des futurs installés, jeunes et adultes :

Les éléments d’attractivité :

  • Le travail avec l’environnement et à l’extérieur
  • Le travail avec les animaux (et le bien-être animal)
  • La liberté d’organisation (« être son propre patron »)
  • Le contact, l’accueil à la ferme…

Dans ce diagnostic apparaissent, le coté environnemental mais aussi social, voire sociétal.

Les éléments « repoussoirs »

  • Pénibilité du travail, la charge de travail, isolement et le manque de temps pour soi, manque de vacances.
  • Les risques encourus. En termes économique (Instabilité des marchés, risque pour la rémunération...) mais aussi d’autres risques (sanitaires, physiques…)
  • L’image de l’agriculture (Mauvaise image auprès d’une partie de la population)

Que faire pour améliorer cette situation, et promouvoir le métier ?

  • Agir sur un axe « rémunération » (juste rémunération, partage de la Valeur Ajoutée, meilleure répartition des aides publiques.)
  • Agir sur un axe « travail, organisation du travail » (ergonomie au travail, entraide, réseaux, travail en société, service de remplacement.)
  • Agir sur un axe « sens du métier »
  • Agir sur les pratiques agricoles (reconnaissance des pratiques respectueuses même si elles sont non-labellisées, reconnaissance de l’élevage extensif, reconnaissance de l’implication locale…).

Conclusion

Les modules de bac professionnel CGEA MP1 Pilotage de l’entreprise agricole et MP3 Gestion de l’entreprise agricole valident des capacités de gestion du travail et des ressources humaines dans l’exploitation agricole, c’est le cas aussi dans le module M56 du BTS ACSE. Cette progression a été le moyen d’y intégrer des éléments de durabilité à analyser, ce qui est une demande prégnante pour l’obtention du bac professionnel comme du BTS. C’est également une prescription institutionnelle vis-à-vis des enseignants pour « apprendre à produire autrement ».

De plus, intégrer des éléments de « ressenti » permet d’aller au-delà des seuls aspects quantitatifs et organisationnels du travail. Le sens du métier notamment, le bien-être au travail, une vie « en dehors du travail » ont pu être traités. Ces éléments impactent le raisonnement du futur projet d’installation des jeunes et des adultes.

Un apprenant a d’ailleurs développé à l’épreuve terminale orale de « pilotage de l’entreprise agricole » un point fort sur la mécanisation des tâches. Selon lui, cela a eu socialement un impact fort sur ses maitres de stage et sur leur santé. D’ailleurs, il a obtenu la note de 16/20. Preuve que cette problématique les intéresse et que les Entretiens Olivier de Serres juniors les a largement outillés, tout comme leurs enseignants. Cet espace a également permis aux apprenants d’améliorer leur aisance à l’oral.

Les freins ont été de se coordonner entre enseignants (plus on est nombreux, moins facile est la logistique pour aménager des plages de pluridisciplinarité) et de ne pas faire de sur-ajustement didactique en vulgarisant les apports scientifiques des experts. Il ne fallait pas « travailler et analyser » à la place des jeunes mais bel et bien valoriser leurs raisonnements. Par exemple, nous avons pris le parti de démarrer d’une approche globale « classique » de l’entreprise agricole, démarche que les jeunes connaissent déjà. Le livret d’accompagnement des experts a donc été adapté à cette dernière, ainsi qu’à leurs représentations de départ. Nous avons privilégié l’analyse des sept dimensions du travail en incluant le triptyque mission/ vision/ valeurs dans la dimension : « sens du métier ». Ce triptyque aurait pourtant pu être, au regard des enseignants, l’entrée principale d’analyse. Malgré tout, sans l’avoir conceptualisé en tant que tel, nos apprenants ont été sensibilisés à l’approche intime et humaine du travail en agriculture.

Nous avons fait un focus sur la dimension « organisation du travail ». Ils se sont beaucoup investis pour la réalisation d’un calendrier de travail exhaustif. Cela leur paraissait particulièrement concret, d’autant que l’on a veillé à laisser apparaitre dans le poster* quelques éléments tirés de leur propre langage tels que « chacun ses pics, c’est gérable » !

* téléchargeable sur le site : https://agronomie.asso.fr/entretien/2023-2024

Les articles sont publiés sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)

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