Création d’un dispositif intégré d’aide au pilotage stratégique des transitions écologique et sociale de l’agriculture et l’alimentation par les territoires
Christophe Alliot*, Louise Galipaud**, Adel Ourabah***
* BASIC, christophe@lebasic.com
** Programme TETRAA, Fondation Daniel et Nina Carasso et AgroParisTech
*** TERO, a.ourabah@tero.coop
Résumé
Les politiques de transition agroécologique et alimentaire se multiplient au niveau territorial, notamment avec la montée en puissance du nombre de Projets Alimentaires Territoriaux (PAT). Pourtant pour le moment, très peu s’engagent dans une démarche de pilotage stratégique de ces politiques. Le manque de moyens, la complexité du sujet, et bien d’autres raisons freinent les acteurs, en premier lieu les collectivités territoriales. Suite à un accompagnement de deux ans auprès de sept collectifs d’acteurs locaux, nous proposons de revenir sur cette mission inédite, en présentant les principaux freins et leviers au pilotage de ces politiques territoriales, et en proposant quelques pistes pour parvenir à sa mise en œuvre.
Mots clés : pilotage stratégique - territoires - agriculture - transition alimentaire - recherche-action
Abstract
Agroecological and food transition policies are multiplying at territorial level, notably with the increase of Territorial Food Projects (PAT). For the time being, however, very few have built a strategic steering of these policies. The lack of resources, the complexity of the subject, and many other reasons are holding back local players in this field, first and foremost the local authorities. Following a two-year project with 7 local stakeholder groups, we propose to look back on this unique mission, presenting the main leverages and obstacles to the strategic steering of these territorial policies, and proposing new ways of implementing it.
Keywords: territories - agriculture - food transition - strategic management - action research
Introduction
Dans un contexte de forte augmentation du nombre de Projets Alimentaires Territoriaux (PAT), notamment en phase d'émergence, les interrogations sont de plus en plus nombreuses concernant ces nouveaux "outils" de politique publique. Dans quelle mesure permettent-ils de répondre aux enjeux écologiques et sociaux auxquels les territoires font face en matière agricole et alimentaire ? Comment peuvent-ils être à la hauteur de ces enjeux et lever les obstacles aux changements des modes de production et de consommation ? Comment mesurer leurs impacts environnementaux, sanitaires et sociaux ? Sont-ils en mesure d’opérer des transitions écologiques et sociales sur les territoires, et si oui avec quelle ampleur ?
Ces questionnements sont de plus en plus posés aux territoires par leurs parties prenantes : administrations et fondations qui leur apportent des soutiens financiers, habitants du territoire, acteurs locaux du secteur agricole et alimentaire qui y participent… Ils se font de plus en plus insistants dans un contexte de pression croissante sur les financements publics à toutes les échelles, du national au local, et de priorisation des enjeux économiques qui prennent le pas sur les problématiques de durabilité, en particulier dans le secteur agricole et alimentaire.
C’est pour imaginer des réponses à ces questionnements que la Fondation Daniel et Nina Carasso et AgroParisTech ont construit ensemble le programme TETRAA qui s’est déroulé de 2020 à 2024. Leur objectif : « soutenir des initiatives audacieuses ayant pour objectif de changer de paradigme dans les façons de produire et de consommer, mais aussi dans les façons de faire société et de penser le rapport au vivant dans une multiplicité de contextes ».
Ce programme a ainsi accompagné pendant 5 ans neuf collectifs d’acteurs locaux (aussi appelés « territoires d’expérimentation ») qui représentaient une diversité de situations (rural, urbain, filières et modèles agricoles en place etc.) et d’échelles (villes, communautés de communes, communautés d’agglomération, pays). De manière opérationnelle, le programme a combiné trois volets dans une logique assez inédite : un cofinancement de projets locaux d’intérêt général et d’un ou plusieurs postes d’animation territoriale, le déploiement d’appuis opérationnels adaptés aux besoins locaux (formations, temps d’échange…) et enfin l’accompagnement des collectifs en matière de suivi-évaluation.
Ce dernier volet du programme avait pour objectif « à la fois d’observer et comprendre les changements engendrés dans les territoires d’expérimentation et d’accompagner les collectifs du programme dans une démarche réflexive et évaluative ». Il reposait sur plusieurs constats, en particulier :
- la difficulté de construire une compréhension et une vision commune entre acteurs locaux de ce que recouvre le terme « durabilité », et des enjeux associés qui concernent l’agriculture et l’alimentation du territoire ;
- l’hétérogénéité des données qualitatives et surtout quantitatives sur lesquelles se basent les acteurs locaux pour poser un diagnostic initial de l’agriculture et l’alimentation sur leur territoire, et une vision souhaitable et partagée de leur trajectoire de transition ;
- le manque de lien entre d’un côté les actions planifiées et menées par les acteurs locaux, et de l’autre les enjeux de durabilité à résoudre, aujourd’hui et dans le futur ;
- la difficulté de définir des indicateurs de suivi des actions qui soient pertinents, mesurables, gérables dans le temps (nombre, complexité), régulièrement mis à jour…
- le manque de connaissances sur les démarches d’évaluation et la disparité des dispositifs mis en œuvre en la matière, depuis l’auto-diagnostic/auto-évaluation par les collectifs locaux jusqu’à l’étude d’impact externe et indépendante ;
- l’absence de lien entre les différentes phases des projets locaux : diagnostic, prospective, chemins de transition, suivi/reporting des actions, évaluation d’impacts…
- la difficulté voire l’impossibilité de partager des informations et enseignements entre territoires du fait de la trop grande hétérogénéité des démarches, cadres et indicateurs utilisés par les acteurs locaux ; en vis-à-vis, les risques d’une approche trop descendante et standardisée qui ne prenne pas en compte les spécificités de contexte.
Pour tenter de résoudre ces différents problèmes, un consortium de bureaux d’études (BASIC, Tero, Solagro et DEFIS) a été missionné par le programme TETRAA pour concevoir et tester une démarche innovante et réplicable qui articule de manière étroite et cohérente les étapes de diagnostic, prospective et suivi-évaluation de plans d’action territoriaux portant sur l’agriculture et l’alimentation. Ce faisant, il s’agissait de faire émerger un dispositif intégré d’aide au pilotage stratégique de la transition écologique et sociale de ce secteur, et d’en faire bénéficier des territoires d’expérimentation afin qu’ils puissent devenir des démonstrateurs de la faisabilité et de l’intérêt d’engager des plans ambitieux qui soient à la hauteur des enjeux.
Cet article présente tout d’abord la méthode et les outils utilisés pour accompagner les acteurs territoriaux. Il revient ensuite sur les freins et leviers identifiés concrètement dans les territoires d’expérimentation, avant de proposer des pistes pour engager un pilotage stratégique de leurs démarches.
La méthode et les outils utilisés
L'accompagnement sur lequel revient cet article a été mis en œuvre dans sept des territoires d’expérimentation du programme TETRAA : la ville de Grande-Synthe, la Communauté d’agglomération Douaisis Agglo, le Pays des Châteaux, le Pays Terres de Lorraine, la communauté d’agglomération du bassin de Bourg-en-Bresse (Grand-Bourg Agglo), la communauté de communes du Guillestrois-Queyras et le Pays Cœur d’Hérault[1].
Dans chacun d’entre eux, le but était d’accompagner les collectifs locaux en termes d’aide au pilotage stratégique de leur plan d’actions. Nous entendons par pilotage stratégique : « le processus par lequel une organisation définit et aligne ses ressources et actions en cohérence avec ses enjeux et objectifs à long terme, via la discussion et la prise de décision éclairées par des informations factuelles, la prise en compte des incertitudes et des divergences (entre enjeux, intérêts d’acteurs…), la capacité de réaction aux imprévus, et le dialogue et les synergies avec ses parties prenantes ».
De manière opérationnelle, l’accompagnement des collectifs locaux et de leurs partenaires a reposé sur 4 piliers :
- Construire un état des lieux et une compréhension partagée de l’organisation de leur système alimentaire territorial, des problématiques de durabilitéqui en découlent et de leurs principales causes sous-jacentes.
- Définir des objectifs prospectifs pour le territoire en termes agricoles et alimentaires d’ici 2050, sur la base des feuilles de route existantes au niveau national et des spécificités locales, et ainsi mesurer le chemin à parcourir pour être à la hauteur des problématiques de durabilité.
- Évaluer leur plan d’action au regard des enjeux de durabilité et de leurs objectifs prospectifs, et les accompagner dans l’identification des chemins d’impact associés à leurs plans d’action.
- Élaborer et renseigner un jeu d’indicateursfactuels du changement, pour suivre en continu et communiquer les impacts des actions menées sur la durabilité de leur système alimentaire.
Le point de départ de notre démarche a été de concevoir un référentiel des problématiques de durabilité des systèmes alimentaires territoriaux qui soit commun et partagé, non seulement au sein des collectifs locaux, mais aussi plus largement avec leurs parties prenantes et même entre territoires, par-delà leur diversité.
Pour ce faire, notamment dans un contexte de montée des clivages autour des questions agricoles et alimentaires, l’objectif était de constituer ce référentiel sur la base des connaissances scientifiques existantes et d’informations publiques objectivées, sans laisser de côté des dimensions importantes, que ce soit en termes social, économique, sanitaire ou environnemental (notamment pour cause de manque ou d’absence de données chiffrées). Un second objectif porté par le programme TETRAA était d’intégrer au cœur de ce référentiel la question des limites planétaires[2], et plus généralement une vision de durabilité forte où les différents capitaux naturel, humain, social, économique ne sont pas substituables. Un troisième objectif était d’éviter de considérer et séparer les différents enjeux de durabilité de manière étanche en rendant compte des nombreuses interdépendances qui les relient (par exemple entre problématiques de santé, pollutions environnementales et inégalités sociales…). Enfin, un dernier objectif était de permettre à un public non-expert d’embrasser l’ensemble des problématiques de durabilité, par-delà leur complexité, grâce à une visualisation synthétique, synoptique et pédagogique.
C’est pour répondre à l’ensemble de ces objectifs que le BASIC a développé une « boussole de durabilité »spécifiquement liée à l’agriculture et l’alimentation qui s’appuie sur la « théorie du donut » élaborée par l’économiste britannique Kate Raworth[3]. Cette théorie est fondée d’un côté sur les travaux académiques qui ont mis en lumière les limites écologiques de la planète[4], et de l’autre sur les engagements des Etats qui découlent des droits humains et besoins essentiels attachés à chaque individu. La figure ci-après permet de visualiser d’un seul coup d’œil les 7 capitaux environnementaux et les 8 capitaux socio-économiques qui forment cette boussole de durabilité.
Comme illustré ci-dessus, la boussole de durabilité est constituée de deux composantes imbriquées :
- Un cercle extérieur qui représente le plafond environnemental à ne pas dépasser pour garantir la stabilité du système Terre et donc son hospitalité pour les espèces qui y vivent. Il prend la forme de 7 capitaux principaux à préserver, entretenir et renforcer : le climat, la qualité de l’air, la biodiversité, la ressource en eau (qualité et quantité disponible), les sols (qualité et quantité disponible), la disponibilité des ressources non renouvelables et la capacité des écosystèmes à assimiler les déchets générés par le système alimentaire.
- Un cercle intérieur qui représente le plancher des droits fondamentaux devant être respectés et exercés pour assurer une vie digne et décente pour toutes et tous. Il est fondé sur les conventions faisant consensus parmi les États (Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, conventions fondamentales de l’OIT, Objectifs de Développement Durable des Nations unies…). On y trouve, en lien avec le système alimentaire, les capitaux socio-économiques suivants : la bonne santé (consommateurs, agriculteurs, travailleurs, riverains…), les bonnes conditions de travail et les droits associés, l’atteinte d’un revenu décent, la baisse des inégalités (équité), la cohésion sociale, la sécurité alimentaire (personnelle et collective) et la démocratie alimentaire. Afin de dépasser une vision uniquement anthropocentrée, nous avons inclus le bien-être animal dans ce cercle intérieur.
Au-delà d’une représentation synthétique, le BASIC a adossé à cette boussole une « toile de causalités » qui permet d’identifier, sur la base des connaissances scientifiques existantes, les principales causes de chacune des problématiques de durabilité qui y est représentée, ainsi que les liens qui les relient entre elles. Une première base a été élaborée par le BASIC à l’échelle nationale, grâce à une large revue bibliographique pluridisciplinaire. L’ensemble des chaînes de causalité ainsi identifiées relient entre elles les différentes problématiques écologiques, sanitaires et sociales de la boussole. Le résultat est disponible dans un outil web librement accessible sous forme interactive à l’adresse suivante : https://kumu.io/BASIC/durabilite-de-lalimentation-2024#grille-danalyse. La version actuelle de cet outil compte plus de 400 causalités et près de 900 connexions.
Cet outil permet de rentrer par une problématique particulière, par exemple celle du revenu des producteurs agricoles (cf. illustration ci-dessus) et d’identifier les principales composantes associées : niveau de rémunération plus faible que le niveau de vie décent, instabilité dans le temps, manque de visibilité sur son évolution. Ces causes premières (niveau 1) proviennent elles-mêmes de causes plus profondes (niveaux 2, 3, 4…) qui peuvent être représentées sous forme de chaînes de causalité qui sont aussi liées à d’autres enjeux : dégradation de la cohésion sociale, inégalités socio-économiques, mauvaises conditions de travail, problèmes de santé, pratiques qui dégradent l’environnement… Ce type de modélisation permet ainsi de prendre en compte les interdépendances entre les différents enjeux et d’identifier les dynamiques de « verrouillage » qui peuvent être à l’œuvre au sein des systèmes alimentaires.
Sur cette base, une méthode commune a été mise au point pour construire et mettre en discussion un diagnostic du système alimentaire local et de ses problématiques de durabilité pour chacun des territoires d’expérimentation. Ce diagnostic part d’un état des lieux du système alimentaire local : maillons présents sur le territoire, acteurs associés, modes de production, modèles économiques, modes de consommation… Puis sur cette base, la toile de causalités a été utilisée pour faire les liens entre ces différentes caractéristiques du système alimentaire local et les problématiques de durabilité qui sont synthétisées dans la boussole. Cette méthode, tout en analysant les mêmes questions de recherche à travers tous les territoires, a permis de prendre en compte et de s’adapter à l’hétérogénéité des contextes locaux.
Pour objectiver à la fois les caractéristiques du système alimentaire local et ses conséquences en chaîne sur la durabilité, le BASIC a mis à la disposition de chaque collectif local un socle de données quantifiées,communà tous les territoires d’expérimentation et complété d’une revue bibliographique pluri-thématique. Ce socle commun de données s’est appuyé sur le Système d’Information Sur la Transition Alimentaire (SISTA) développé par le BASIC depuis 2019. Il permet de visualiser sur le web un ensemble de chiffres actualisés, à date et sur la décennie écoulée, ainsi que des graphiques et des cartographies dynamiques, depuis l’échelle locale jusqu’à la région, sur la production agricole, la transformation agroalimentaire, les circuits de distribution, la consommation des ménages et les enjeux de durabilité. Les données de SISTA sont toutes issues de bases de données disponibles publiquement au niveau national et consultables sur la plateforme : https://sista.basic.coop/2022-03-PT-Projet%20Tetraa%20Evaluation.
Au-delà de ces outils et données d’objectivation, il s’agissait pour le programme TETRAA d’élaborer et de tester une méthode d’animation participative pour présenter et mettre en discussion les éléments précédents, afin de permettre leur réappropriation par la diversité des parties prenantes des territoires (élus, techniciens, acteurs des filières, associations et institutions locales, habitants…) et nourrir des débats en leur sein sur la transition de leur système alimentaire local.
Il s’agissait aussi de permettre aux collectifs locaux de compléter la vision du diagnostic à date par une vision dynamique et prospective à long terme qui leur permette de :
- prendre conscience des conséquences de la trajectoire tendancielle de leur système alimentaire sur les enjeux de durabilité, si aucun changement structurel ne vient la perturber.
- en contrepoint, élaborer une projection plus durable et souhaitable du système alimentaire territorial, la trajectoire tendancielle évoquée précédemment n’étant pas une fatalité.
De manière opérationnelle, le programme TETRAA a choisi d’utiliser l’outil de prospective MoSUT (Outil de Modélisation Systémique) développé par Solagro pour élaborer de tels scénarios prospectifs. Il a permis de simuler conjointement « l’offre » avec « la demande – les besoins à satisfaire » et de les ajuster selon les objectifs que se fixaient les territoires. MoSUT a été mobilisé pour élaborer des scénarios répondant à différentes problématiques synthétisées dans la boussole de durabilité, et faire évoluer la production locale en termes de pratiques agricoles, de systèmes d’élevages et d’évolution des surfaces du territoire.
En plus de ces paramètres biophysiques, l’outil intègre également des hypothèses d’évolution socio-démographiques (évolution des pratiques alimentaires, démographie, évolution des pertes et gaspillages) portant sur :
- L’alimentation et les pratiques alimentaires de la population du territoire : évolution des régimes alimentaires, du gaspillage…
- L’évolution des systèmes de production : modes de production, taille des cheptels…
- L’utilisation du territoire : artificialisation, surfaces naturelles, productions sur la SAU…
Couplé à ClimAgri, MoSUT a permis de quantifier les impacts des scénarios choisis par les territoires d’expérimentation sur une batterie d’indicateurs articulés avec la boussole de durabilité : consommation d’énergies directes et indirectes, émissions de gaz à effet de serre, empreinte carbone, consommations d’eau et d’intrants, surfaces favorables à la préservation et la reconquête de la biodiversité, qualité de l'air...
En termes opérationnels, MoSUT a été mobilisé pour produire deux scénarios sur chaque territoire :
- Un scénario tendanciel qui prolonge les tendances locales des 20 dernières années,
- Un scénario normatif qui propose une trajectoire possible pour répondre aux problématiques environnementales et aux feuilles de route nationales et européennes[5], et ainsi permettre au territoire de « faire sa part ».
En complément, quatre territoires ont souhaité poursuivre la réflexion prospective et coconstruire avec leurs partenaires un « scénario adapté ». Ces scénarios adaptés ont été élaborés à partir d’une définition collective des niveaux d’ambition pour le territoire, ils représentent la trajectoire définie comme « souhaitable » à l’horizon 2050 par les participants.
La boussole de durabilité a constitué un fil rouge entre diagnostic et prospective. Elle a permis de rappeler de manière synthétique les éléments du diagnostic au début des ateliers de prospective, et a permis de montrer l’influence (positive ou négative) que les « changements » proposés par les scénarios pouvaient avoir sur les différents facteurs de durabilité de la boussole.
Enfin, il s’agissait pour le programme TETRAA de permettre aux collectifs locaux de faire le lien entre d’un côté les actions concrètes qu’ils mènent ou souhaitent mener sur le terrain, et de l’autre les problématiques de durabilité qui sont posées sur leur territoire et les objectifs à moyen terme qu’ils faudrait pouvoir atteindre. Pour ce faire, la méthode des chemins d’impact a été retenue car elle était cohérente avec la toile de causalités adossée à la boussole de durabilité, et permettait aux territoires d’expérimentation d’objectiver leur logique d’action et de passer d’une approche par les moyens à une approche par les résultats.
De manière opérationnelle, le programme TETRAA a choisi de mobiliser l’outil Syalinnov développé conjointement par Tero et DEFIS, et inspiré des approches orientées changement afin d’aider les territoires d’expérimentation à identifier leurs chemins d’impact et ainsi :
- reconstituer leur logique d’intervention (cf. illustration ci-dessous) en pensant l’action à travers les résultats, changements et impacts que leur politique publique souhaite engendrer, éléments systématiquement absents des programmations formalisées qui se présentent souvent sous forme de fiches actions ; il s’agissait ainsi d’accompagner les territoires au passage d’une logique de moyens à une logique de résultats souhaités, et d’interroger les premiers au regard des seconds ;
- construire et partager avec leurs partenaires une vision commune des changements à atteindre, identifier les contributions du projet à ces changements, et bâtir des synergies et alliances avec d’autres acteurs pour les atteindre ;
- proposer les bases d’un dispositif de suivi-évaluation adapté aux réalités du territoire.
Pour reconstituer les chemins d’impact, deux ou trois sessions ont été nécessaires, en fonction du périmètre de l’évaluation et de la mobilisation des participants conviés : équipes techniques en charge de la conduite du projet, élus, partenaires opérateurs, acteurs partenaires de la recherche…
Le point de départ a consisté à formaliser « l’objectif ultime », que l’on pourrait apparenter à un fragment de la vision du territoire d’ici 2050. Cet exercice a été conduit avec les équipes techniques, parfois avec leurs élus et les partenaires les plus proches du projet. Dans tous les cas, il a fait l’objet d’une validation politique par le leader du collectif (ndlr : la collectivité territoriale) a minima.
Sur cette base, la reconstitution du chemin d’impact a ensuite permis aux territoires de consolider leur choix de réalisations prévus dans leurs plans d’action, et d’identifier les changements attendus qui en découlent. Cette proposition méthodologique s’est avérée d’autant plus pertinente qu’aucun des plans d’action ne présentait une programmation intégrant l’expression des changements auxquels ils souhaitent contribuer. Formaliser ces derniers a permis aux territoires de mieux expliciter les acteurs avec lesquels ils avaient décidé de travailler, et de mieux déterminer et qualifier ce qu’ils voulaient voir évoluer à la suite des actions impulsées.
Les impacts de ces changements ont été simulés à l’aide de la toile de causalités adossée à la boussole de durabilité dans le cadre d’une évaluation ex ante. Grâce à cette intégration des chemins d’impact avec la boussole, un profil des impacts qui devraient a priori être générés par les actions portées par les collectifs locaux a pu être construit pour chacun des territoires. À titre d’exemple, la figure ci-après illustre le profil d’impact obtenu dans le cas de Douaisis Agglo.
Ce profil d’impact a été mis en regard des scénarios de prospective élaborés avec les territoires pour voir dans quelle mesure les actions programmées peuvent permettre d’initier des changements suffisants pour s’inscrire dans les trajectoires choisies, et ainsi être à la hauteur des enjeux. De manière réflexive, les acteurs locaux ont pu discuter des actions à mettre en place pour atteindre les ambitions qu’ils se fixent collectivement.
Les leviers et freins identifiés pour la mise en place d’une démarche de pilotage d’une stratégie de transition agricole et alimentaire dans les territoires
La mise en œuvre du projet a nécessité une forte adaptation aux spécificités des démarches locales qui peuvent être regroupés en trois groupes :
- celles qui étaient fortement agricoles à l’origine, puis se sont ouvertes chemin faisant à la question de la consommation alimentaire, comme dans le cas de Douaisis Agglo, ou encore du Pays Terres de Lorraine et de Grand Bourg Agglo ;
- celles qui se sont construites en intégrant dès le départ les différentes parties du système alimentaire (depuis la production agricole jusqu’à la consommation alimentaire), comme dans les cas du Pays des Châteaux et plus récemment du Pays Cœur d’Hérault ;
- celles qui se sont constituées sur des politiques de développement territorial plus large, comme c’est le cas pour la ville de Grande-Synthe ou sur des projets collectifs comme c’est le cas du Guillestrois Queyras.
Dans tous les cas, les collectifs locaux se sont constitués autour d’une collectivité territoriale qui concentre les décisions, avec un ensemble de partenaires sollicités en tant que forces de proposition mais aussi en tant qu’opérateurs. Deux territoires présentent cependant une gouvernance partenariale particulière : le Pays des Châteaux pour lequel un Conseil Local de l’Alimentation a été formalisé comme espace de participation et de co-construction regroupant un large panel d’acteurs, et le Pays Cœur d’Hérault dans lequel un Conseil de Développement (CODEV) vient jouer ce rôle aux côtés des 21 partenaires conventionnés directement dans le cadre du PAT.
De manière opérationnelle, la mission a nécessité bien plus d’ateliers et de réunions de travail avec les différents collectifs locaux que ce qui avait été anticipé, et le calendrier a dû s’adapter aux impératifs et au rythme de travail des territoires ainsi qu’aux différences en termes d’ancienneté de la démarche, de nature et de maturité des collectifs locaux… Le résultat est illustré dans le schéma ci-après.
Au global, plus de 40 sessions de travail ont été organisées avec les collectifs territoriaux (en particulier les chargés de mission) ainsi que 14 journées de travail ouvertes à la diversité d’acteurs des territoires : élus, techniciens, acteurs des filières, associations et institutions, habitants…
La méthode d’organisation et d’animation des ateliers a permis de susciter de riches discussions collectives entre les participants.
Les sessions consacrées au diagnostic leur ont permis de s’approprier le concept de la boussole et les problématiques clés de durabilité sur leur territoire, notamment à travers plusieurs sessions participatives en groupes et en plénière. Elles ont été l’occasion de mettre en débat des données locales factuelles et quantifiées sur l’organisation du système alimentaire local et ses problématiques de durabilité : spécialisation des productions agricoles, niveau de rémunération des agriculteurs et agricultrices, degré de concordance entre l’offre agricole, la capacité de transformation et la consommation alimentaire du territoire, accessibilité de l’offre alimentaire, santé humaine, artificialisation et qualité des sols ressource en eau, état de la biodiversité, changement climatique… Elle a également permis aux acteurs locaux de prendre conscience de la très large déconnexion entre l’amont (production agricole et transformation) et l’aval des filières (consommation, distribution, restauration), et donc du besoin d’agir simultanément sur les deux s’ils voulaient relever les défis sociaux et environnementaux auxquels ils sont confrontés. Les territoires ayant les démarches les plus anciennes et matures avaient déjà connaissance d’une partie de ces données et enjeux, surtout sur le maillon agricole et les questions environnementales. Mais ils avaient tous un déficit d’information et de connaissance sur les maillons aval, et manquaient d’une vision globale à la fois du fonctionnement des filières « de bout en bout » et des problématiques de durabilité dans leur ensemble, d’où l’intérêt témoigné par tous les territoires pour la visualisation sous forme de boussole. Par ailleurs, ils ont tous valorisé l’usage de la toile de causalités pour objectiver les liens entre pratiques des acteurs, fonctionnement des filières et conséquences environnementales, sanitaires et sociales. Enfin, même les territoires les plus avancés du programme TETRAA ont demandé à pouvoir bénéficier de la plateforme web pour avoir un accès facilité aux dernières données à jour qui leur sont nécessaires à la fois pour actualiser leurs diagnostics, monter des dossiers de financement, rendre compte à leurs bailleurs, etc.
Les sessions dédiées à la prospective ont permis aux participants des ateliers de prendre du recul, de faire le point sur le chemin à parcourir et de se donner, collectivement, de nouveaux points d’étape pour la suite. Elles ont permis aux acteurs locaux de discuter de leurs visions pour l’avenir de l’agriculture et de l’alimentation sur leur territoire et d’instruire leurs dissensus pour faire émerger une vision commune à partir d’arbitrages collectifs. L’intégration des spécificités locales et l’organisation de sessions suffisamment longues pour permettre l’appropriation de la démarche prospective par les participants se sont révélées indispensables pour ne pas aboutir à la construction de scénarios hors sol, déconnectés des spécificités des territoires et réalités de terrain. Parmi les autres facteurs clés de réussite de ces sessions : le portage technique par l’équipe d’animation du collectif territorial et le portage politique par les élus. Au final, les démarches et outils de prospectives testés dans le cadre du programme TETRAA se sont révélés les plus pertinents pour les territoires qui se caractérisent par une agriculture diversifiée et qui cherchent à intégrer les questions agricoles et alimentaires de manière transversale (comme par exemple Terre de Lorraine, le Pays des Châteaux, Grand Bourg ou Douaisis Agglo). Ils sont par contre moins facilement mobilisables par les territoires ayant une agriculture trop spécialisée / particulière (comme Pays Cœur d’Hérault marqué par la viticulture ou le Guillestrois-Queyras en zone d’alpages) ou les territoires aux dimensions trop petites (comme la ville de Grande Synthe). Enfin, la mission a mis en lumière l’importance d’entamer la démarche prospective “au bon moment” pour que les réflexions de long terme proposées raisonnent avec les questionnements en cours à l'échelle des territoires, soit au démarrage de leur démarche pour fixer un cap, soit en cours de mise en œuvre pour faire un point d’étape et prendre du recul.
Quant aux sessions de travail portant sur les chemins d’impact, elles ont tout d’abord permis aux acteurs locaux de se familiariser avec les fondamentaux du suivi-évaluation : que recouvrent ces concepts ? Comment élaborer et choisir des indicateurs ? À quoi peut servir un dispositif de suivi-évaluation ? Elles ont également permis aux territoires de se questionner collectivement sur le lien entre leurs plans d’action et les changements attendus qui sont sensés en découler : est-ce que les activités conduites vont suffire pour induire les changements souhaités ? Y a-t-il d’autres actions, acteurs qui contribuent à ces changements ? … Poser ces questions a permis aux collectifs locaux d’avoir un regard réflexif sur les actions proposées et d’appréhender la robustesse de leur logique d’intervention, et donc les chances de voir se réaliser les changements souhaités du fait de leurs actions (en amont des impacts souvent plus lointains et pour lesquels la part de responsabilité du projet est complexe à identifier). La formalisation des chemins d’impact a aussi permis aux territoires de mieux cibler leurs actions et de mieux identifier les acteurs avec lesquels travailler. Les projets portés par les collectifs locaux étant des programmes qui agrègent plusieurs axes d'intervention (parfois pensés indépendamment), l’exercice de reconstitution des chemins d’impact a clairement permis aux équipes techniques de faire du lien entre les différents axes et fiches actions qui les composent. La question du portage politique mais aussi technique par l’équipe d’animation a été un facteur déterminant de l’appropriation de la démarche par les territoires. Suite à la mission, les chemins d’impact ont été remobilisés par plusieurs collectifs locaux à fins de présentation de la politique agricole et alimentaire du territoire (Pays Cœur d’Hérault), pour argumenter des demandes de financement (Douaisis Agglo), ou encore pour continuer à construire la politique agricole et alimentaire du territoire (Pays Terres de Lorraine). Mais le contexte de mise en œuvre du programme TETRAA n’a pas permis d’aller jusqu’à l’étape de mesure des changements car la question de l’évaluation paraissait encore prématurée pour beaucoup de territoires, et les moyens humains et financiers disponibles étaient trop limités, même pour les démarches les plus anciennes et matures.
Plus globalement, les collectifs locaux ont fait remonter à l’issue de la mission leur intérêt pour l’approche proposée qui intégrait diagnostic, prospective et chemins d’impact car elle leur permettait de :
- Disposer, grâce à la boussole de durabilité, d’une vision synoptique des enjeux et des chaînes de causalité qui en sont à l’origine (et donc du système qu’il s’agit de déverrouiller).
- Expliciter leurs niveaux d’ambition d’ici 2050 et de quantifier les changements qu’ils souhaitent concrétiser en vis-à-vis des enjeux de durabilité.
- Guider les collectifs locaux pour assurer la cohérence entre actions engagées, changements souhaités et objectifs fixés, et les aider à concentrer leurs efforts pour atteindre leurs objectifs.
- Amplifier ou réorienter leurs actions afin d’atteindre les objectifs
Mais la mission a aussi révélé un certain nombre de limites :
- La conduite du processus est contrainte par les positions clivées qui émergent souvent quand le diagnostic est présenté en commençant par les problématiques environnementales, alors que les discussions sont beaucoup plus consensuelles quand les enjeux socioéconomiques (emplois, création et répartition de valeur…) sont posés en premier. Ce constat est d’autant plus marqué depuis la crise agricole de l’hiver 2023-2024 et a été observé dans tous les territoires d’expérimentation, quel que soit leur contexte agricole et politique.
- les collectifs locaux et leurs parties prenantes ont témoigné d’un besoin accru de connaissances et de données quantifiées sur les flux physiques de produits et le fonctionnement économique des chaînes de valeur « de bout en bout » (c’est-à-dire depuis la production de matières premières agricoles jusqu’à la consommation alimentaire finale). Ce manque de connaissances limite fortement la capacité de forger une compréhension commune du système alimentaire local, et d’identifier les marges de manœuvre existantes pour modifier son fonctionnement et ses impacts sur la durabilité. Même les démarches les plus anciennes et déjà largement dotées en informations et diagnostics ont témoigné de ce besoin, à l’image de Douaisis Agglo ou Pays Terres de Lorraine.
- Le souhait des collectifs locaux et de leurs parties prenantes d’explorer la question des chocs qui pourraient venir déstabiliser leur système alimentaire local, et sur cette base, de discuter et mieux comprendre les problématiques de résilience, et leurs liens avec celles de durabilité. Cet intérêt partagé par les différents collectifs témoigne de la montée en puissance du sujet dans les territoires, notamment ceux confrontés à des épisodes intenses et soudains, à l’image du Pays Cœur d’Hérault pour la sécheresse ou Douaisis Agglo pour sécheresse et inondations.
- Le manque de temps dont disposent les collectifs locaux et leurs parties prenantes pour s’approprier les outils de diagnostic, de prospective et de suivi-évaluation, en raison de leur quotidien déjà accaparé par les impératifs de court terme et qui laisse peu d’espace pour la prise de recul. Cette limite a été formulée par tous les territoires d’expérimentation, même ceux les mieux dotés comme Douaisis Agglo. Or le temps est apparu comme facteur indispensable pour la réappropriation de la démarche et des outils de pilotage stratégique. La mission a ainsi mis en lumière la question cruciale des moyens humains et financiers nécessaires pour mener un tel processus.
- Enfin, les collectifs locaux ont tous témoigné de leur difficulté à articuler les différentes temporalités entre démarche de transition à moyen/long terme et actions menées sur le court terme, reflétant ainsi la contradiction structurelle entre d’un côté le rythme très court des mandats politiques et du renouvellement des politiques publiques et de l’autre les défis de long terme auxquels ils sont confrontés, qu’ils soient environnementaux, sanitaires ou sociaux.
C’est pour répondre à ces limites que plusieurs évolutions de méthodes ont été esquissées et testées à la fin du programme TETRAA. Elles sont décrites dans la section qui suit.
Pistes pour une démarche intégrée de pilotage de la transition agricole et alimentaire dans les territoires
La première piste d’évolution de la démarche concerne le diagnostic. Il s’agit de l’enrichir et de le séquencer d’une manière différente, comme suit :
- Commencer par l’analyse des flux physiques de denrées agricoles et alimentaires sur le territoire d’étude afin de mieux comprendre d’où viennent et où finissent les produits à chaque maillon du système : production agricole, transformation agroalimentaire, distribution…
- Ensuite analyser des caractéristiques socio-économiques des acteurs à chacun des maillons, dans le but de mieux cerner leurs modèles d’affaires et leurs contraintes financières, ainsi que les liens avec les flux analysés précédemment et les estimations de répartition de valeur documentées à l’échelle nationale.
- Enfin, en 3ème lieu, analyser les enjeux de durabilité, afin d’objectiver dans quelle mesure les défis sociaux et environnementaux que doivent relever les territoires découlent des dynamiques économiques décrites précédemment.
Il s’agit ensuite de mettre ces éléments en débat avec les différents acteurs du territoire (élus, agriculteurs, entreprises de la transformation, de la distribution et de la restauration, institutions et associations locales, habitants…) de la manière la plus concrète et pédagogique possible, et ainsi d’éviter les présentations trop techniques et descendantes, et les rejets qui en découlent.
Pour ce faire, le BASIC a développé le concept de « portrait du système alimentaire et de sa durabilité », outil de visualisation didactique pour la mise en discussion collective. C’est la deuxième piste d’évolution qui a pu être testée dans l’un des territoires d’expérimentation du programme TETRAA. Ce portrait est fondé sur une sélection d’informations quantitatives et qualitatives qui sont organisées de la manière suivante :
- Au centre est représenté le métabolisme alimentaire territorial, c’est-à-dire les flux de matières premières et de produits transformés qui transitent par le territoire jusqu’à leur consommation finale ; ces flux sont à la fois cause et conséquence de la présence sur le territoire des acteurs aux différents maillons (i.e. les flux sont à l’origine des typologies d’acteurs qui s’installent et se développent ou déclinent au niveau local, et en retour les acteurs influent directement sur l’évolution des flux aux différents maillons).
- Dans un 2ème cercle autour des flux sont représentés l’ancrage et les principales caractéristiques socio-économiques des acteurs du territoire aux différents maillons : production agricole, transformation agroalimentaire, distribution, restauration et consommation. Ces acteurs influent non seulement sur les flux mais aussi et surtout sur les problématiques de durabilité du système alimentaire territorial, et in fine sur sa résilience.
- Dans un 3ème cercle extérieur sont représentés les principales problématiques sociales, sanitaires et écologiques qui découlent des flux et du fonctionnement des acteurs à chaque maillon : émissions de gaz à effet de serre, consommation et pollution de l’eau, utilisation d’intrants, infrastructures agroécologiques, emplois, maladies, revenus, inégalités…
- De manière transverse, les différents maillons des chaînes agricoles et alimentaires sont représentés par des cadrans qui s’enchaînent dans le sens des aiguilles d’une montre, et ils débouchent sur les potentiels de reconnexion entre les 2 « extrémités » du système alimentaire qui sont explicités dans un dernier cadran (en haut à gauche).
Ce concept de portrait, représentation à la fois synthétique, synoptique et systémique a été testée avec succès avec les communes membres du pôle métropolitain de Cap Azur, dont fait partie la ville de Mouans-Sartoux qui est l’un des territoires d’expérimentation du programme TETRAA. Elle a également été mise en œuvre lors de 3 autres études qui ont été menées par le BASIC en 2023 pour le compte de l’ADEME, cette fois-ci à l’échelle régionale (Occitanie, Normandie et Auvergne Rhône-Alpes). La figure ci-après illustre l’exemple du portrait alimentaire d’Occitanie. Une version numérique est gratuitement accessible au lien suivant : https://portraits.basic.coop/.
Dans toutes ces expériences, l’accueil du portrait alimentaire par les acteurs locaux a été très positif, et de nombreux exemplaires ont été imprimés au format A0 sur demande des élus et parties prenantes qui voulaient pouvoir l’afficher dans leurs bureaux et s’en resservir au-delà de l’étude. Il peut ainsi devenir un objet de référence pour le territoire sur le temps long et servir de fil conducteur tout au long des phases de diagnostic mais aussi de prospective. Il est en effet utilisable non seulement pour coconstruire une vision partagée de la situation à date, mais aussi une vision tendancielle à 20 ans et/ou une vision souhaitable du système alimentaire selon le même horizon de moyen/long terme. Pour fonder ces portraits à horizon 2050, l’utilisation de l’outil de prospective MoSUT permet de fournir des indicateurs chiffrés de prospective.
Au-delà de l’analyse des questions de durabilité, nos échanges avec les acteurs de terrain ont fait remonter le souhait des acteurs locaux de discuter et mieux comprendre les enjeux de résilience de leur système alimentaire territorial, c’est-à-dire sa capacité à rétablir ses fonctions essentielles à la suite d’un choc subit. Pour voir comment le système alimentaire peut répondre à des perturbations soudaines, nous avons mis au point une démarche d’analyse qui s’appuie sur la conduite de « tests de résilience », troisième piste d’évolution.
Ces tests, qui utilisent le schéma de portrait alimentaire détaillé précédemment, permettent d’identifier les facteurs de résilience et de non-résilience du système alimentaire local dans différentes visions prospectives de son évolution. Cette identification permet à son tour aux acteurs locaux d’améliorer la vision souhaitable de leur système alimentaire pour qu’elle soit non seulement plus durable mais aussi plus résiliente vis-à-vis des chocs testés. Comme pour les portraits, cette démarche d’analyse a été testée avec succès dans le cadre de l’accompagnement des communes de Cap Azur, ainsi que dans les 3 études menées pour l’ADEME à l’échelle régionale.
Sur la base de ces éléments, il s’agit pour les territoires d’identifier les actions les plus pertinentes à mettre en œuvre. Or, l’expérience du programme TETRAA a montré qu’une analyse très systémique des enjeux peut donner lieu à une liste d’actions idéale trop longue et difficile à concrétiser, créant un risque de s’éparpiller sur des enjeux secondaires ou non prioritaires. Pour y palier, il nous est apparu nécessaire d’ajouter une étape qui consiste à identifier les « nœuds stratégiques » ou « points de verrouillage » qui empêchent la transition agricole et alimentaire souhaitée par les territoires. C’est la quatrième piste d’évolution de la méthode proposée.
Ces nœuds stratégiques peuvent être identifiés en confrontant le portrait à date du système alimentaire et de ses enjeux de durabilité avec la vision souhaitable de son évolution à 2040-2050 dans un objectif de plus grande durabilité et résilience. Les nœuds sont des points de tension et de verrouillage de la situation actuelle qu’il est difficile de résoudre simplement et qui relient différentes dimensions du diagnostic : métabolisme, modèles économiques des acteurs et impacts socio-environnementaux. Ils constituent des verrous qui entraînent le système alimentaire dans une trajectoire de fragilisation ; leur résolution ne permet pas forcément d’atteindre la vision souhaitable de manière automatique, mais a minima de sortir de sa trajectoire tendancielle. Un exemple de nœud stratégique rencontré dans de nombreux territoires est le suivant : « une part importante des agriculteurs ne tirent pas une rémunération suffisante de leur activité et ont besoin de prix plus élevés alors qu’en vis-à-vis, une part notable des consommateurs n’a pas les moyens d’accéder à une alimentation « saine et durable » dans un contexte général d’inflation, d’accroissement des inégalités et de précarité ».
Dans la pratique, il s’agit d’identifier un nombre limité de nœuds (3 ou 4, voire un peu plus le cas échéant) qui peuvent faire l’objet d’une focalisation des actions, des moyens et des partenariats sur une mandature (de l’ordre de 5 ans) afin de les dénouer au maximum, et ainsi d’ouvrir le champ des possibles et de réévaluer pour la mandature suivante les nouvelles étapes à franchir. Comme précédemment, un premier test concluant a été mené dans le cadre de l’accompagnement des communes de Cap Azur et des 3 régions investiguées pour l’ADEME.
Une fois combinés, les différents éléments détaillés précédemment permettraient d’améliorer très significativement le dispositif qui a été testé dans le cadre du programme TETRAA. Ils posent les bases d’une démarche intégrée de pilotage stratégique de la transition des systèmes alimentaires territoriaux en cinq étapes, à la fois ancrées dans les réalités de terrain et axées sur le changement structurel :
- La réalisation d’un diagnostic à date du système alimentaire territorial qui repose sur :
- La compréhension du métabolisme agricole et alimentairedu territoire, c’est à dire la quantification et l’analyse des flux de matières premières et de produits transformés qui entrent, sortent, sont fabriqués et sont consommés sur le territoire. Cette étape est essentielle pour investiguer le niveau de dépendance à d’autres territoires (aux échelles régionale, nationale, internationale), ainsi que les logiques économiques sous-jacentes.
- L’analyse des acteurs aux différents maillons (production agricole, transformation, distribution, restauration et consommation) en termes d’ancrage et de caractéristiques socio-économiques. Ces éléments permettent d’analyser l’empreinte des différents acteurs : dans quelle mesure génèrent-ils des emplois ou de la valeur pour le territoire ? Pour un autre territoire ? Quelles sont leurs contraintes économiques et dans quelle mesure ces dernières sont-elles liées aux flux quantifiés précédemment ?
- L’étude des problématiques de durabilité sociales, sanitaires et environnementales associées à ces mêmes maillons du système alimentaire territorial. Cette analyse a pour but d’identifier les différents capitaux qu’il est nécessaire de protéger (santé, revenus, conditions de travail, cohésion sociale, climat, qualité air/eau/sols, biodiversité…), de quantifier et cartographier leur dynamique d’évolution sur le territoire, et de comprendre dans quelle mesure ces évolutions découlent des flux et des modèles économiques des acteurs.
- La co-construction de visions prospectives à horizon 2050 qui intègre l’ensemble des composantes du diagnostic décrites précédemment : flux, acteurs du système alimentaire, enjeux de durabilité, ainsi que les potentiels de reconnexion entre les différents maillons (production agricole, transformation et consommation finale). L’objectif est à la fois de prendre conscience de la trajectoire tendancielle du système alimentaire du territoire, et d’élaborer une projection plus durable et plus résiliente de son évolution à l’horizon 2050, en agissant sur certains des éléments structurels du système alimentaire.
- L’identification des « nœuds stratégiques » qui empêchent le système alimentaire du territoire de passer de sa situation actuelle à la vision souhaitable - plus durable et plus résiliente - définie précédemment. Ces nœuds se situent à la croisée des composantes étudiées précédemment (flux, acteurs, problématiques de durabilité) et sont des clés de voûte de son fonctionnement actuel comme futur. Ils constituent le point de départ pour définir les changements stratégiques à impulser sur le territoire pour dénouer la situation et ouvrir le champ des possibles. Il est ensuite possible de coconstruire les plans d’action via l’identification des chemins d’impact afin d’engendrer concrètement des changements permettant d’atteindre les objectifs fixés et définir les moyens humains et financiers nécessaires pour les conduire.
La figure en page suivante schématise de manière synthétique cette proposition de démarche intégrée, et les différentes étapes associées.
À l’issue de cette démarche, il s’agit d’élaborer une batterie d’indicateurs qui pourront servir de tableau de bord pour les territoires :
- des indicateurs descriptifs de l’état du territoire issus des diagnostics,
- des indicateurs de prospective,
- des indicateurs de changements associés aux nœuds et verrous identifiés lors de la démarche. Certains indicateurs de changements peuvent correspondre aux variables mobilisées dans les exercices de prospective adaptée.
- des indicateurs de réalisation des actions.
De premiers exemples ont été élaborés dans le cadre du programme TETRAA et sont disponibles sur la plateforme Syalinnov. Un point essentiel est d’intégrer ces indicateurs dans les pratiques existantes et dans le quotidien des chargés de mission.
La mise en œuvre d’une telle démarche sur le territoire nécessite qu’un ensemble de conditions favorables soient réunies, notamment :
- la constitution d’équipes opérationnelles fournies (minimum 2 interlocuteur·ices) et stables sur les territoires,
- la formation des équipes techniques du territoire et élus chargés des sujets traités
- le partage de connaissances et de bonnes pratiques entre collectifs locaux aux différentes échelles territoriales,
- un portage politique fort.
Conclusion
L’implication des collectivités territoriales et plus largement d’une diversité d’acteurs des territoires dans l’élaboration et l’exécution de politiques agricoles et alimentaires est désormais à l’œuvre. Celle-ci est relativement récente et se construit progressivement : une situation qui est à l’origine de l’objectif d’appui au pilotage stratégique poursuivi dans le cadre du programme TETRAA. Les méthodes et outils qui y ont été élaborés et testés entre 2022 et 2024 avec une diversité de territoires d’expérimentation visent à identifier et documenter les problématiques et enjeux auxquels ils sont confrontés, les mettre en discussion avec les acteurs locaux pour se fixer un cap commun, comprendre les verrous du système actuel et concentrer les moyens et actions sur des changements structurels à la hauteur des enjeux, s’assurer de la direction vers laquelle se dirigent et convergent les actions engagées et les acteurs locaux. Individuellement, ils constituent des outils de diagnostic, d’aide à la décision, de suivi-évaluation. Rassemblés dans le cadre de cette mission, ces outils ont permis de réfléchir à un autre niveau : celui du pilotage stratégique. Leur mise en relation sur sept terrains différents a permis de refaire du lien entre des enjeux socio-économiques et environnementaux, d’identifier des objectifs et changements souhaités en mesure de construire les contours de politiques locales ambitieuses, et des actions concrètes déployées sur le terrain. C’est l’articulation novatrice des outils et approches développés dans le cadre du programme qui a permis de proposer une réponse au besoin de pilotage stratégique identifié par les territoires qui s’engagent sur le chemin d’une transition agricole et alimentaire, et de mise en cohérence des actions mises en œuvre avec les enjeux de durabilité et de résilience.
La démarche esquissée dans cet article et les outils associés offrent par ailleurs aux ingénieurs agronomes de nouveaux instruments pour exercer leur métier. D’un côté, ils peuvent leur permettre d’identifier les chaînes de conséquences engendrées par les modèles et pratiques agricoles sur un large ensemble de problématiques environnementales et sociales articulées dans une approche de durabilité forte. Au-delà d’une simple utilisation, ils peuvent contribuer à discuter, enrichir et améliorer les outils de boussole de durabilité et toile de causalités qui sont libres d’accès et dont le BASIC est en train d’organiser la mise en débat avec le monde académique depuis 2023. De l’autre, ils peuvent les aider à remettre l’activité agricole et les modèles de fermes dans le contexte économique plus large des chaînes de valeur dans lesquelles elles sont intégrées. Ce faisant, ils constituent des supports opérationnels pour aider les ingénieurs agronomes à déployer des analyses systémiques et une aide au pilotage concrète au service des acteurs locaux et de la transition agricole et alimentaire de leur territoire.
- [1] Pour connaître le détail de ces collectifs, veuillez visiter les pages des territoires sur le site du programme TETRAA : https://programme-tetraa.fr/territoires/
- [2] Steffen Will, et al, « Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet », Science, vol. 347, nᵒ 6223, p. 1259855‑1259855 ; Rockström Johan, et al., 2009, « A Safe Operating Space for Humanity », Nature, vol. 461, nᵒ 7263, p. 472‑75., 2015 https://doi.org/10.1038/461472a.
- [3] Raworth Kate, Doughnut Economics. Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist, London, Random House Business, 384 p, 2017
- [4] Steffen Will, et al, « Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet », Science, vol. 347, nᵒ 6223, p. 1259855‑1259855 ; Rockström Johan, et al., 2009, « A Safe Operating Space for Humanity », Nature, vol. 461, nᵒ 7263, p. 472‑75., 2015 https://doi.org/10.1038/461472a.
- [5] Par exemple, l’Accord de Paris sur le climat, la Stratégie Nationale Bas Carbone de la France, etc.
Références bibliographiques
Ouvrages
Raworth Kate, 2017. Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist, London, Random House Business.
Rapports et guides méthodologiques
ADEME, ALLIOT Christophe, CLEMENT Léa, LY Sylvain, 2023. Analyse d’un système alimentaire, de sa durabilité et de sa résilience, Note méthodologique.
ADEME, Quadrant Conseil & Soliance Alimentaire, 2023. Méthodes et expériences inspirantes pour évaluer mon projet alimentaire territorial (PAT).
BASIC, Tero, Solagro, DEFIS, 2022. La boussole de durabilité et son usage pour l’évaluation de projets alimentaires territoriaux, Note méthodologique.
BASIC, Tero, Solagro, DEFIS, 2024. Vers un pilotage stratégique de la transition alimentaire à l’échelle locale : enseignements de la mission « diagnostic, prospective et évaluation » mise en œuvre dans les collectifs pilotes du programme TETRAA, Rapport Final.
Sites web
Plateforme interactive sur la boussole de durabilité et la toile de causalités associée : https://kumu.io/BASIC/durabilite-de-lalimentation-2024#grille-danalyse
Plateforme sur le pilotage stratégique des territoires d’expérimentation TETRAA : https://suivi-evaluation-tetraa.basic.coop/
Plateforme interactive de portraits des systèmes alimentaires et de leur durabilité : https://portraits.basic.coop/
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