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Éditorial

Antoine Messéan1, Christine Rawski2, Marion Casagrande1, Christelle Besse3, Yuna Chiffoleau4, Laurence Guichard5, Chantal Loyce6, Paul Mazerand7, Soline Bouic8 et Philippe Pointereau9

1 Université Paris-Saclay, INRAE, UMR Agronomie, 2 Cirad, Dist, F-34398 Montpellier, France, 3 SCE Aménagement et Environnement, Nantes, 4 INRAE, UMR Innovation , 5 AFA et agricultrice, Ayron , 6 Université Paris-Saclay, AgroParisTech, UMR Agronomie, Palaiseau, 7 Terres en villes, Paris, 8 CREM UMR 6211 & SCE, Nantes , 9 AFA, Toulouse

Email contact auteurs : antoine.messean@inrae.fr

Cette nouvelle livraison de la revue s’inscrit dans le prolongement du débat agronomique « Nouveaux systèmes alimentaires territoriaux : Quels impacts pour l'agronomie ? Quels impacts pour les agronomes ? », organisé par l’Association Française d’Agronomie (AFA) en mars 2024.

De nouveaux systèmes alimentaires territoriaux émergent depuis plusieurs années, réunissant différents acteurs locaux (producteurs, transformateurs, transporteurs, commerçants, consommateurs, collectivités locales, etc.) autour d’enjeux d’approvisionnement de proximité et de transformation de l’agriculture. La période post-covid a d'ailleurs accéléré la prise de conscience sociétale autour de ces enjeux mais aussi de l’importance des systèmes alimentaires territoriaux pour la résilience et/ou la souveraineté alimentaire.

Par leur diversité et les (re)configurations qu'ils créent sur un territoire, ces nouveaux systèmes alimentaires territoriaux posent aujourd'hui des questions à et sur l'agronomie, sur les systèmes agricoles, mais aussi sur les compétences des agronomes :

  • Comment les systèmes agricoles s'intègrent et s'adaptent dans ces nouvelles configurations ? (quels impacts sur les systèmes de culture et d’élevage, sur les systèmes d’activité et le fonctionnement des fermes, ainsi que sur les filières ?)
  • Comment les territoires s'organisent (ou se réorganisent) pour les mettre en place ?
  • Comment les métiers (agriculteurs, agronomes) évoluent, se transforment ? et avec quels outils ?

Avec ce numéro, réalisé en collaboration avec le RMT Alimentation locale et le projet PLAT4TERFOOD[1], nous souhaitons (i) rendre compte de la diversité des systèmes alimentaires territoriaux, développés ou non dans le cadre d’un Projet Alimentaire Territorial, (ii) faire part d’expériences de mise en place de systèmes alimentaires territoriaux et en analyser les freins et leviers associés ; (iii) analyser leur articulation avec la transition agroécologique et (iv) porter un regard critique sur nos pratiques de recherche et de développement, en particulier dans le champ de l’agronomie. 

En ouverture de ce numéro, Yuna Chiffoleau et ses co-auteurs proposent une revue des définitions des systèmes alimentaires territoriaux (SAT) telles qu’elles apparaissent dans la littérature puis éclairent les dynamiques qui sous-tendent le développement et la diversité de ces systèmes en France. Autour des enjeux de reterritorialisation de l’alimentation, l’article illustre les différentes échelles et la diversité des approches que recouvrent les SAT, selon les acteurs et les moyens mobilisés. Il esquisse en quoi leur développement interroge l’agronomie et le métier des agronomes.

Quant à Philippe Pointereau, il présente les grandes lignes du Plan National Nutrition Santé et rappelle que l’alimentation est un déterminant majeur de la santé des populations, notamment pour réduire la prévalence des maladies chroniques. Il souligne que derrière les enjeux nutritionnels liés à la santé, il existe à la fois des enjeux économiques liés au coût de la santé et des enjeux environnementaux associés au changement de modèle alimentaire que le PNNS (Plan National Nutrition Santé) implique. Dans ce contexte, les modèles agricoles, le type de production et les pratiques agricoles doivent profondément changer pour une réelle mise en œuvre des recommandations nutritionnelles du PNNS et une reconnexion entre consommateurs et producteurs.

Une deuxième partie du dossier aborde l’articulation entre production agricole, transformation et SAT.

La mise en œuvre de systèmes alimentaires territoriaux implique le plus souvent une diversification des espèces cultivées sur le territoire et la mise en culture d’espèces mineures pour lesquelles les filières sont peu développées, voire inexistantes et avec souvent peu d’habitudes de consommation. L’introduction de ces nouvelles espèces est facilitée par le biais d’associations de cultures qui soulèvent des problèmes spécifiques de valorisation et de transformation. En mobilisant la méthode de la traque aux innovations, Lene Kollmorgen et ses co-auteurs repèrent et analysent des pratiques innovantes en termes de transformation des espèces concernées, permettant un éclairage sur le développement de ces filières diversifiées.

Blandine Renault et ses co-auteurs s’intéressent plus globalement aux dynamiques d’émergence de filières agri-alimentaires territorialisées via le prisme de la conception d’innovations. Cinq filières agri-alimentaires territorialisées ont été étudiées et leur analyse met en évidence un rôle central de l’expérimentation collective pour soutenir l’émergence de ces filières.

Dans une troisième partie, les textes analysent le rôle potentiel des Projets d’Alimentation Territoriaux dans la mise en place des SAT.

Au travers de l’étude de 25 Projets Alimentaires Territoriaux de Nouvelle-Aquitaine, Margaux Alarcon et ses co-auteurs analysent dans quelle mesure est tenue la promesse de durabilité puis de résilience des systèmes alimentaires que ce nouvel instrument a affichée depuis sa création en 2014. Le travail montre que si les PAT activent bien des leviers de résilience et de durabilité des systèmes alimentaires, leurs ambitions restent limitées en raison d’une tendance à la sectorisation des problématiques et des compétences, et d’une gouvernance alimentaire limitée.

Marion Casagrande et ses co-auteurs rapportent les principaux éléments de la table ronde du débat du 4 mars 2024, intitulée « Des systèmes alimentaires territoriaux impulsés par des projets de territoire ». Cette synthèse s’appuie sur les témoignages de trois agronomes impliqués dans la mise en œuvre de projets de territoire visant au développement de nouveaux systèmes alimentaires territoriaux, notamment dans le cadre de PAT.

Ces témoignages mettent en avant la nécessité de renouveler les compétences des agronomes, amenés à agir comme coordonnateurs dans des territoires marqués par une diversité de parties prenantes, tout en gardant leur spécificité afin de garantir la cohérence entre l’amont agricole, l’aval des filières et les besoins des territoires.

La quatrième partie illustre ensuite les enjeux liés aux SAT au travers de retours d’expérience sur l’accompagnement des SAT et l’impact sur les systèmes de production.

Mathilde Bonifazi et ses co-auteurs rapportent la démarche engagée par deux collectivités territoriales de Bretagne afin d’aborder de manière systémique les questions d’alimentation, d’adaptation au changement climatique, de préservation de la biodiversité et de développement économique du territoire. L’analyse prospective s’est notamment appuyée sur un outil (Co-click’eau) développé par des agronomes pour quantifier les effets des changements de pratiques agricoles à l’échelle d’un territoire, et qui a été enrichi afin de renseigner d’autres indicateurs, comme la couverture des besoins alimentaires ou la biodiversité. Cet outil de scénarisation et d’évaluation des impacts permet de sensibiliser différents publics aux enjeux liés à l’alimentation et à l’agriculture et d’accompagner les trajectoires de reterritorialisation des systèmes de production.

Si le nombre de PAT a considérablement augmenté depuis leur création en 2014, leur nouveauté, leur complexité et le manque de ressources et de compétences, en limitent l’impact effectif. Christophe Alliot et ses co-auteurs ont accompagné pendant deux ans sept collectifs d’acteurs locaux dans la mise en œuvre de PAT. Ils en tirent des enseignements sur les principaux freins à lever pour un véritable pilotage stratégique des politiques territoriales et dégagent quelques pistes pour renforcer les capacités de suivi-évaluation des territoires.

Soline Bouic, Laurence Guichard et Philippe Pointereau synthétisent les éléments marquants de la seconde table ronde qui s’est tenue lors du débat agronomique de mars 2024, et qui réunissait trois producteurs aux profils différents venus témoigner de leur expérience afin de questionner les compétences nécessaires et les savoirs à mobiliser pour mener à bien des projets en circuits courts. La maîtrise des différentes étapes de production, transformation et de distribution, notamment de « vendre » ses productions et de « recruter » des consommateurs, impliquent de développer des compétences en termes de gestion, de commercialisation, de logistique et de marketing ainsi que de qualité et sécurité sanitaire des produits. Dans ce contexte, il est essentiel de bien s’insérer dans des réseaux professionnels mais aussi dans le tissu des acteurs locaux.

Dans une dernière partie, nous abordons le lien entre la transition agroécologique et le développement des Systèmes Alimentaires Territoriaux.

Au travers de l’analyse de cinq dispositifs situés en France et en Belgique, Thibault Lescuyer et ses co-auteurs étudient le développement de l‘agriculture régénératrice, promue au départ par des grandes entreprises mais qui est aussi mobilisée dans les systèmes alimentaires territoriaux, à travers des combinaisons de pratiques variables suivant les acteurs. Les auteurs évaluent dans quelle mesure les coalitions d’acteurs mises en place autour de cette agriculture suscitent des nouvelles modalités de filières territorialisées, notamment par la diversification des cultures. Ils montrent que l’accent est principalement mis sur la réduction de l’empreinte carbone et moins sur l’exploitation de la biodiversité qui nécessite un changement de régime sociotechnique plus profond.

Enfin, Clara Santini propose une note de lecture de l’ouvrage de Banzo et al., qui mobilise l’objet PAT pour interroger les liens entre agriculture, alimentation et territoire. Dans une perspective de transition des SAT vers plus de durabilité, les PAT constituent un cadre de réappropriation de processus liés à l’alimentation longtemps gérés à une échelle plus large, en favorisant la rencontre des différentes dynamiques et perspectives à l’œuvre sur les territoires, renforçant leur cohérence et leur impact.

En rubrique « varia », ce numéro propose deux articles qui contribuent à production de connaissances utiles pour le changement de système alimentaire.

Damien Calais et ses collègues s’intéressent au développement potentiel de l’agriculture de conservation des sols dans des situations de forte représentation de cultures industrielles (betteraves, pommes de terre, légumes) qui se prêtent mal à ce type de pratiques alors qu’elles fragilisent la qualité des sols. L’enquête conduite par l’association Agro-Transfert Ressources et Territoires auprès de 21 agriculteurs a permis d’identifier deux points critiques à surmonter, la gestion des adventices et la gestion de l’azote.

Quant à Michel Duru et ses co-auteurs, ils formulent les bases d’une stratégie de régénération des agroécosystèmes dégradés et/ou simplifiés. Ils soulignent en premier lieu la double rupture liée à l’agroécologie : d’une part la valorisation des processus de régulation biologique implique de tenir beaucoup plus compte des spécificités de chaque situation et d’autre part, elle s’inscrit dans des trajectoires de long terme de rétablissement de la biodiversité. L’article propose de s’appuyer sur un diagnostic précis de l’agroécosystème pour piloter de manière dynamique une évolution progressive des pratiques où l’énergie fossile laisse peu à peu place à l’exploitation directe et indirecte de la photosynthèse.

L’ensemble des travaux et expériences rapportés dans ce dossier illustrent à la fois la complexité des questions liées aux Systèmes Alimentaires Territoriaux mais également la mobilisation croissante des acteurs à l’échelle des territoires.  Si ce numéro ne rapporte qu’une part limitée des initiatives et travaux conduits dans le domaine, on observe à la fois que la dynamique en cours est forte mais que les freins sociotechniques et les injonctions souvent contradictoires des politiques publiques limitent fortement le développement de ces nouveaux systèmes. Dans ce contexte, il est certain que la mise en cohérence des différentes politiques publiques relatives à l’agriculture et à l’alimentation avec les enjeux climatiques, écologiques, sociaux et économiques devra faire l’objet d’une attention particulière. Au final, les questions relatives à la place des agronomes n’ont été qu’esquissées dans ce numéro, mais il apparaît qu’ils ont une responsabilité majeure, à la fois pour accompagner les acteurs des territoires dans l’articulation de la transition agroécologique avec le développement des systèmes alimentaires territoriaux et pour contribuer plus globalement à la mise en cohérence des politiques publiques.

Nul doute que la revue reviendra à nouveau sur les nombreux défis soulevés par les questions d’alimentation de qualité pour tous et de transformation des modèles de production dans un contexte d’incertitude sociale, climatique et géopolitique accrue. 

Bonne lecture !


[1] Voir l’article de Chiffoleau et al., dans ce numéro.

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