12 - Construction, agencement et diffusion des savoirs locaux et des pratiques agricoles en Polynésie française
Maya Leclercq*, Marie-Amélie Richez**, Catherine Sabinot***, Jean Wencelius****
*Institut de Recherche pour le Développement, UMR ESPACE-DEV – Représentation de l'IRD en Nouvelle-Calédonie, maya.leclercq@ird.fr
**ingénieure agronome ISTOM, spécialité « DEV » : développement agricole, territoires et transition, marieamelie.richez@gmail.com
***Institut de Recherche pour le Développement, UMR ESPACE-DEV – Représentation de l'IRD en Nouvelle-Calédonie, catherine.sabinot@ird.fr
****CNRS, CRIOBE UAR 3278, jean.wencelius@cnrs.fr
Email contact auteurs : maya.leclercq@ird.fr
Résumé
Les îles du Pacifique Sud sont parmi les territoires les plus exposés au changement climatique : les impacts sont multiples et cette exposition renforce la « culture du risque » des populations insulaires. En Polynésie française, une enquête ethnographique auprès d’agriculteurs de la presqu’île de Tahiti met en évidence le rôle central des savoirs locaux, composante essentielle de la culture du risque, dans l’adaptation aux impacts du changement climatique.
Cette enquête révèle que les savoirs locaux s’inscrivent dans un processus dynamique, que nous illustrons à partir de deux études de cas (le paillage bâche et l’usage de phéromones contre les ravageurs). Les agriculteurs mobilisent différentes ressources matérielles et immatérielles, puis expérimentent de nouveaux savoirs et pratiques, en articulant dimension individuelle et collective. Dans certains cas, ces pratiques ont été diffusées et répandues auprès d’autres agriculteurs, devenant ainsi des « savoirs locaux ». Ces savoirs locaux ont un potentiel d’appropriation, de diffusion et de durabilité important et sont des ressources clefs sur lesquelles les politiques publiques peuvent s’appuyer pour viser une meilleure adaptation des territoires au changement climatique, à condition de les considérer comme des processus et non comme des entités.
Mots-clefs : savoirs locaux, changement climatique, politiques publiques, empirisme, processus
Abstract
Construction, adjustment and dissemination of local knowledge and agricultural practices in French Polynesia
The islands of the South Pacific are among the most exposed territories to climate change impacts. This exposure reinforces the “culture of risk” of island populations. In French Polynesia, an ethnographic survey with farmers of the Tahiti peninsula highlights the central role of local knowledge, an essential component of the culture of risk, in adaptation strategies to deal with the impacts of climate change.
This survey reveals that local knowledge is part of a dynamic process, which we illustrate with two case studies (mulching with plastic sheets and using pheromones against pests). Farmers mobilize various material and immaterial resources, then experiment new knowledge and practices, combining individual and collective dimensions. In some cases, these practices have been disseminated and spread, through informal observation and transmission, to other farmers, thus creating new ‘local knowledge’. These local knowledges have significant potential for appropriation, dissemination and sustainability, and are key resource to rely on in order to better adapt to climate change.
In order to mobilize them and integrate them effectively into public policy, it is necessary to consider them as processes rather than fixed entities.
Key words: local knowledge, climate change, public policies, empiricism, process
Aborder les stratégies locales d’adaptation aux impacts du changement climatique dans le Pacifique par le prisme des « savoirs locaux »
Les territoires insulaires du Pacifique : une vulnérabilité spécifique aux impacts du changement climatique
Les îles du Pacifique Sud sont particulièrement exposées aux impacts du changement climatique, notamment aux risques d’érosion côtière et de submersion marine de par leur caractère archipélagique (Neumann et al., 2015 ; Bailly et al., 2023 ; Bouard et al., 2025)[1]. Les impacts du changement climatique y sont à la fois globaux (augmentation des températures, intensification de certains évènements météorologiques et phénomènes extrêmes, montée de eaux et réduction du trait de côte) et très localisés (destruction de certaines productions agricoles par les fortes pluies, érosion des sols nus, retard de floraison en réponse au décalage des saisons, prolifération de ravageurs et nuisibles). Cette exposition renforce la « culture du risque » des populations insulaires (Benitez et al., 2020 ; David, 2004), qui se traduit par des ajustements réguliers de leurs pratiques et savoirs, afin de faire face aux contraintes météorologiques et climatiques rencontrées (Figure 1).
Nous présentons, dans le cadre de cet article, les différentes étapes de ces ajustements, issu d’un travail d’enquête ethnographique en Polynésie française auprès d’agriculteurs cultivant des productions agricoles[2] sur la presqu’ile de Tahiti[3].
Les savoirs locaux : une composante essentielle de la culture du risque
La culture du risque peut être définie comme « l’ensemble des solutions non structurelles de réduction de la vulnérabilité des individus lors d’un risque naturel. Elle comprend l’ensemble des savoirs et savoir-faire relatifs au domaine du risque » (Bier, 2019 cité par Metzger, 2024). Les savoirs et savoir-faire sont donc une composante essentielle de la culture du risque : les risques liés au changement climatique étant particulièrement localisés en milieu insulaire, les savoirs dits « locaux », en référence à leur caractère situé, ancré dans un territoire (Chouvin et al., 2004), sont une ressource particulièrement importante pour faire face au risque climatique (Janicot & Reinert, 2015) (Figure 1).
Les savoirs locaux sont également devenus au cours des dernières années des objets d’études centraux pour les sciences sociales et environnementales, d’un point de vue fondamental - ce qu’ils nous apprennent sur les représentations du monde et de l’environnement (Barrau, 1971 ; Friedberg, 2005) ou appliqué - comment les mobiliser pour développer une meilleure gestion de l’environnement. En effet, depuis la Convention sur la Diversité Biologique (1992), les savoirs locaux sont reconnus pour être des outils de conservation et de gestion de la biodiversité (Bambridge & Le Meur, 2018 ; Roussel, 2005) et plus récemment comme pouvant être mobilisés comme outils d’adaptation face aux impacts du changement climatique, notamment dans le domaine agricole (Lewandowski et al., 2015).
Nous proposons, dans le cadre de cet article, d’analyser comment les agriculteurs de Polynésie produisent, mobilisent, transforment et font circuler leurs savoirs agricoles. Notre focale n’est donc pas directement centrée sur les savoirs locaux en tant qu’entité (documenter ce qu’ils sont), sur leur efficacité (analyser ce qu’ils produisent, permettent) ou encore sur leur fonction sociale (à quels besoins structurels ils répondent), mais sur leur constitution et leur circulation (en tant que processus dynamique).
La manière dont les savoirs locaux se construisent, circulent et évoluent est encore peu documentée et peu considérée dans les politiques publiques d’adaptation au changement climatique. Nous nous intéresserons à une étape particulièrement importante de ce processus de constitution d’un savoir local : l’empirisme (Figure 1). Plus précisément, nous montrerons la place prépondérante de l'empirisme (capacité d’expérimentation) dans le processus de constitution des savoirs locaux, et la façon dont les acteurs mettent à l'épreuve de l'empirisme des innovations, pratiques d'adaptation dont le cheminement et le résultat dépendent de ressources matérielles et immatérielles qu’ils sont en capacité de mobiliser.
Dans un premier temps, nous exposerons les différents concepts mobilisés (savoirs locaux, empirisme) et leur articulation, avant de présenter notre terrain d’enquête et l’approche qualitative développée. Dans un second temps, nous décrirons deux exemples issus de nos enquêtes illustrant la trajectoire de savoirs locaux visant une meilleure adaptation face aux impacts du changement climatique, en situant l’importance de la capacité d’expérimentation des agriculteurs dans ce processus. Enfin, nous poserons quelques pistes sur l’intégration de cette notion de « processus de constitution des savoirs locaux » au sein des politiques territoriales d’adaptation au changement climatique.
[1] Les modèles de climat ne sont actuellement pas en capacité de fournir des prévisions fiables à l’échelle des îles du Pacifique. En revanche, dans le Pacifique Sud, « Quels que soient les scénarii, l’augmentation prévue du nombre des canicules, la durée des vagues de chaleur et des records de température, est quasiment certaine (Power & Delage, 2019 cité par Bouard et al., 2025), bien qu’elle reste difficile à quantifier en raison des biais des modèles.
[2] Plus précisément, notre étude s’intéresse aux habitants qui produisent des denrées alimentaires, ce qui inclut différentes échelles de production et d’activité agricole (du jardin potager à l’exploitation agricole et de l’activité agricole secondaire, de subsistance à celle d’activité principale et à vocation commerciale). Nous simplifions ici l’expression en utilisant de manière inclusive le terme « agriculteurs » (qui inclut également de nombreuses agricultrices). Concernant les parcelles cultivées, nous utiliserons soit le terme « espace agricole », soit le terme « faaapu » (tahitien) qui peut se traduire par potager, champs, terre cultivée, voire plus rarement par exploitation agricole.
[3] Ces enquêtes ont été réalisées dans le cadre du projet CLIPSSA (Climat du Pacifique, Savoirs Locaux et Stratégies d’Adaptation), né en réponse aux besoins des territoires du Pacifique (Nouvelle-Calédonie, Polynésie Française, Wallis-et-Futuna, Vanuatu) de modéliser les climats futurs des territoires insulaires ainsi que de mieux saisir la réalité des populations de ces territoires, en identifiant les savoirs et pratiques qui favorisent l’adaptation aux phénomènes climatiques extrêmes, en se focalisant particulièrement sur l’agriculture (AFD et al., 2023).
Les savoirs locaux : une notion à la fois individuelle et collective, à la fois ancrée et expérimentale
Aborder les savoirs locaux dans leur dimension individuelle et quotidienne
Les projets de gestion et d’expérimentation développés à l’échelle locale sont de plus en plus étudiés, suivis et mobilisés par les acteurs scientifiques, associatifs et gestionnaires car ils permettent, dans une certaine mesure, de répondre aux enjeux du changement climatique (Magnan, 2012) et de l’érosion de la biodiversité ; qu’il s’agisse de la gestion des écosystèmes littoraux (Pelet, 2023), ou des écosystèmes terrestres (Secretariat of the Convention on Biological Diversity, 2009). Une échelle a globalement été moins étudiée, car elle est beaucoup plus localisée, moins structurée et formalisée : celle de l’espace individuel, qu’il soit domestique ou agricole.
Il en est de même concernant la notion de « savoirs locaux » : ils sont généralement abordés dans leur dimension collective, ce qui permet d’appuyer leur reconnaissance, leur légitimité, voire d’en faire un outil politique de cogestion de l’environnement (Roué, 2012). Les savoirs locaux peuvent aussi être appréhendés dans leur dimension individuelle : un individu acquiert des savoirs et savoir-faire en réponse aux interactions multiples qu’il entretient avec d’autres individus et son environnement physique. En agriculture, ces savoirs « micro-localisés » (situés à l’échelle d’un jardin, ou d’un espace cultivé) peuvent ensuite se diffuser, être mobilisés et modifiés par d’autres individus, et s’ancrer ici à une échelle locale plus large, devenant des « savoirs locaux ».
La notion de « savoirs locaux » s’expose parfois à deux écueils : d’une part, ils sont souvent assimilés à des savoirs « traditionnels », immuables, qui seraient transmis à l’identique de générations en générations – alors que toute tradition est amenée à évoluer, et a souvent des origines plus récentes que ce qui est généralement reconnu (Hobsbawm & Ranger, 2012 ; Lenclud, 1987). D’autre part, les savoirs locaux sont parfois essentialisés, empreints d’exotisme et rattachés à la notion d’« autochtonie »[4], jusqu’à être victimes de leur succès (Geertz & Paulme, 2012 ; Glowczewski & Henry, 2007 ; Roué & Nakashima, 2024). Nous proposons ici plutôt d’étudier les savoirs « ordinaires » des agriculteurs ; afin d’éviter d’opposer la figure des savoirs « traditionnels » à celle des savoirs « modernes », ou « technologiques ». En effet, les savoirs locaux que nous abordons dans le cadre de cet article peuvent être en lien avec des savoirs plus anciens, générationnels, transmis par observation et/ou à l’oral, comme avec des savoirs technologiques transmis par des canaux plus formels que sont la formation ou les médias numériques. La combinaison de ces différents savoirs et modes de transmission est une composante essentielle de l’apprentissage en agriculture en Polynésie, que nous décrivons sous forme de « ressources » (Figure 2).
L’empirisme : une notion essentielle au cœur de l’adaptation des savoirs locaux
S’il existe de nombreux travaux, principalement en agronomie et en anthropologie, menés depuis les années 1970 sur la circulation des connaissances en agriculture, sur la pensée « scientifique » des agriculteurs, sur leur capacité d’innovation et d’expérimentation (Bentley, 2006 ; Cleveland & Soleri, 2002 ; Darré & Chauveau, 1996 ; Guenin, 2003 ; Sigaut, 1975), les dynamiques de ces expérimentations ont encore été peu documentées (Catalogna, 2018 ; Salembier, 2019).
Lorsqu’ils font face à de nouvelles problématiques[5], les agriculteurs s’appuient sur de nombreuses ressources pour nourrir, structurer et développer leurs savoirs et pratiques. Ces ressources peuvent être organisées en ressources « matérielles » (équipement, intrants, accès à l’eau…) et en ressources « immatérielles »[6] que sont le réseau familial, les technologies de l’information et de la Communication, les groupes spécialisés[7] ou encore les formations diplômantes (Leclercq & Sabinot, 2025 ; Richez, 2024). La mobilisation de ces ressources est soumise à plusieurs conditions, notamment leur disponibilité et accessibilité (Figure 2).
[4] La reconnaissance des savoirs locaux des peuples autochtones comme ressource pour préserver la biodiversité ou comme levier d’adaptation pour faire face au changement climatique a été entérinée par la CDB (1992), appuyée par les travaux de l’IPBES. Il existe de nombreux travaux sur la résilience des peuples autochtones, leur capacité d’adaptation face aux changements globaux.
[5] Nous nous intéressons ici particulièrement aux conséquences directes (accentuation des phénomènes météorologiques extrêmes) et indirectes (prolifération de nuisibles) du changement climatique.
[6] Il existe de nombreuses manières de classer et découper le réel (Foucault, 2005 ; Maury, 2013). Travaillant sur l’adaptation, mais aussi sur les vecteurs d’apprentissage et de transmission de ces savoirs, nous avons opté pour une classification en deux grandes catégories de ressources, « matérielles » et « immatérielles ».
[7] Ce terme regroupe des structures aux statuts différents, comme le Système Participatif de Garantie (SPG) Bio Fetia (coordonne le label Bio Pasifika, équivalent du label Agriculture Biologique), l’Etablissement Public à caractère Industriel et Commercial (EPIC) Vanille, ou encore le Groupement de Défense Sanitaire Animale (GDSA). Cette liste n’est pas exhaustive, mais il s’agit des principaux groupes spécialisés rencontrés dans le cadre de cette étude.
Quelles que soient les ressources mobilisées par les agriculteurs, une étape est incontournable pour une majorité d’entre eux : l’empirisme, l’expérience de la pratique. L’empirisme n'est pas seulement une capacité d'expérimentation, ou d’innovation, c’est aussi une expérience de l’environnement, au cœur de nombreux travaux de recherche menés depuis les années 1970 (Saad, 2001) ; ces derniers se sont progressivement orientés sur les transitions agricoles, dont l’agroécologie (Catalogna, 2018 ; Lacoste et al., 2021).
Pour les agriculteurs de Tahiti, notre terrain d’enquête en Polynésie française, l’empirisme est un processus, fait d’essais et d’erreurs, de phases de stabilité et de test, qui varient d’un individu à l’autre : « Certains accordent suffisamment de crédibilité à un savoir acquis d’expérience et ne ressentiront nul besoin d’en confirmer la véracité en mobilisant d’autres ressources. Le choix final subsiste en un choix rationnel dans le sens où les résultats de la pratique considérés comme véridiques intègrent l’empirisme et s’incarnent en raison d’agir. » (Richez, 2024, p. 63).
Une approche qualitative et transdisciplinaire
Les enquêtes de terrain ont été menées en adoptant une approche inductive classique en anthropologie, reposant sur l'observation, l'observation participante et la conduite d'entretiens semi-directifs. Ces derniers s'attachaient à appréhender comment les agriculteurs et les agricultrices du territoire ajustaient leurs pratiques et leurs savoirs face aux fortes pluies, aux périodes de forte sécheresse ou aux décalage saisonniers, trois phénomènes observés et décrits par les agriculteurs, et que les scientifiques du climat prédisent comment devant s'amplifier ou être transformés.
Le terrain d’enquête a été mené par un binôme constitué d’une anthropologue et d’une agronome, permettant ainsi d’associer les questionnements, les cadres théoriques et connaissances techniques des deux disciplines. Nous avons enquêté, à Tahiti et Mo’orea, 25 agriculteurs et agricultrices en 2024. Le recrutement des personnes interrogées s’est fait en combinant plusieurs canaux : direct (porte à porte, arrêt spontané sur des espaces agricoles visibles de la voirie, rencontre sur les marchés), par le relai d’institutions locales (Chambre d’agriculture, association BioFetia…), ou par le relai des agriculteurs eux-mêmes (en reprenant la liste des paires mentionnés au cours de l’entretien).
La focale qualitative cherche à s’assurer de la diversité des situations enquêtées plutôt que leur représentativité (Desjeux, 2018 ; Olivier de Sardan, 2008). Varier les modes de recrutement permet de réduire la probabilité de rencontrer des agriculteurs au profil similaire et/ou issus d’un même réseau d’interconnaissance et de renforcer la diversité de notre échantillon. Les indicateurs socio-démographiques étaient notés de manière systématique (genre, âge, taille de l’espace agricole, type de production, niveau d’équipement, localisation…) afin de s’assurer que nous couvrions des situations vécues les plus hétérogènes possibles. Les entretiens ont eu lieu sur l’espace agricole (ou faaapu), en majorité conduits par notre binôme et dans quelques cas en ne mobilisant qu’un chercheur. Ils duraient entre 1h et 3h et étaient généralement prolongés par un temps d’observation de l’espace agricole. Nous avons à plusieurs reprises proposé d’aider les agriculteurs (sur des tâches simples comme le défrichage, récolte…) afin de prolonger les entretiens par de l’observation participante (Soulé, 2007).
Nous proposions aux agriculteurs une approche narrative de leur expérience (Bertaux & Singly, 2003 ; Demazière & Dubar, 2004), en commençant par leur entrée et débuts dans le domaine agricole et en leur proposant de dérouler les faits marquants, les étapes clefs, les changements qu’ils considèrent majeurs dans leurs pratiques. Par exemple, nous les relancions systématiquement sur leurs observations liées à des aléas climatiques et leurs conséquences et une attention particulière a été portée à la manière dont ces aléas/changements ont impacté leurs activités et la façon dont les acteurs y ont réagi. Sans pour autant neutraliser strictement la subjectivité du chercheur[8], cette démarche permet néanmoins une forme d’objectivation des pratiques et savoirs locaux.
La majorité des entretiens menés ont été enregistrés et retranscrits ; dans quelques cas les entretiens n’ont pas pu être enregistrés (refus, nuisances sonores, etc.) et nous avons procédé à une prise de note intensive des propos et pratiques observées de l’agriculteur. Nous avons analysé ce corpus de données à l’aide du logiciel libre RQDA (R – Qualitative Data Analysis), en classant les éléments discursifs par thèmes et sous thèmes (apprentissage et transmission, changement climatique, institutions et politique…).
Une des premières préoccupations mentionnées par les agriculteurs que nous avons interrogés est la question de la rentabilité de leur faaapu, la disponibilité d’actifs (accès au foncier, capacité d’investissement…) ou encore leurs conditions de travail (temps passé, mécanisation, pénibilité…). L’aléa climatique est apparu comme régissant nombre de décisions dans les champs, ce dont nous rendrons compte dans les deux études de cas qui suivent.
[8 Ce qui est d’une part inatteignable, quelle que soit la discipline, et d’autre part improductif, particulièrement en sciences sociales ou il est bien plus utile d’identifier les éléments subjectifs d’une enquête, que de chercher à les supprimer (Olivier de Sardan, 2008).
L’expérience de la pratique des agriculteurs : deux exemples à Tahiti
La presqu’île de Tahiti comme terrain d’enquête
L’île de Tahiti est composée de deux parties, Tahiti Nui, la plus grande au Nord-Est, et Tahiti Iti, plus communément appelée la presqu’île au Sud-Ouest (Figure 3). La ville de Taravao, principale agglomération de la commune de Taiarapu-Est, est située sur l’isthme qui relie les deux parties de Tahiti, à une cinquantaine de kilomètres de Papeete, le Chef-lieu de la Polynésie française. La géographie de la Polynésie Française lui confère un climat tropical humide au sein duquel sont différenciées deux saisons : la saison chaude avec une humidité relative de 80%, marquée par de fortes pluies et correspondant à l’été austral (novembre-mars) et la saison fraîche avec une humidité relative de 75% correspondant à l’hiver austral (mai-octobre) (Bullier & Paul, 2019). Entre ces deux saisons les températures varient peu, l’oscillation est de 2 à 3°C.
La ville est constituée d’une partie plane accueillant habitations et structures administratives et du plateau de Taravao, un espace relativement escarpé marqué par la présence d’espaces arborés entrecoupés d’habitations, de cultures horticoles, fruitières mais aussi maraîchères. Les agriculteurs du plateau que nous avons rencontrés, dont les parcelles cultivées varient de moins de 1 hectare à plus d’une quarantaine, y cultivent une diversité de productions maraîchères (salades, choux, carottes, tomates) et de tubercules (taro et patate douce). Une des préoccupations majeures relatées par les agriculteurs est l’augmentation de la fréquence des aléas pluviométriques, car leurs cultures sont particulièrement sensibles aux fortes pluies, qui peuvent aller jusqu’à anéantir un cycle entier de production maraîchère, impactant fortement leur rendement et de ce fait leur rentabilité économique. Outre les pluies, les agriculteurs parlent aussi d’une augmentation de la fréquence des périodes de fortes chaleurs couplées à un manque de pluies ainsi que d’un recul de la saison fraîche, les températures baissant plus tardivement et impactant le cycle de floraison en arboriculture et horticulture notamment (Richez, 2024). Ils doivent ainsi s’adapter à ces phénomènes atmosphériques et leurs conséquences parmi lesquelles la prolifération de nuisibles tel que le charançon de la patate douce ou encore l’érosion des sols par les pluies, deux exemples que nous développons dans le cadre de cet article.
Nous avons observé et étudié plusieurs stratégies d’adaptation : investissements et mécanisation (ex : achat d’une tarière mécanique en substitut à une tarière manuelle, mise en place de serres semi-ouvertes en maraîchage), (ré)organisation du travail (ex : décalage des heures de récolte selon les prévisions météorologiques), développement de pratiques d’agriculture syntropique[9], mise en place de billons, modification des distances et profondeurs de semi et plantation, utilisation de bâches de paillage, utilisation de phéromones… Ces stratégies sont diverses et mobilisent des ressources matérielles et immatérielles d’ampleur variée. Dans le cadre de cet article, nous développerons les deux dernières stratégies citées, car elles illustrent les différentes réflexions et ajustements par lesquels sont passés les agriculteurs afin de modifier leurs pratiques face à une problématique climatique (ou une conséquence de cette problématique) en mobilisant leur capacité d’expérimentation.
Les cas d’étude suivants ont pour ambition d’appréhender le contexte d’émergence des stratégies d’adaptation et sont décrits selon 4 étapes clefs (Figure 6) : problématique rencontrée, mobilisation de ressources, phase d’expérimentation, ancrage et, selon les cas, diffusion. La présentation des systèmes de culture (SDC)[10] est basée, pour chaque cas, sur les entretiens menés auprès d’un agriculteur principal, mais le développement des étapes de l’adaptation des pratiques est alimenté par le croisement d’informations issues d’entretiens avec d’autres agriculteurs mobilisant la ou les mêmes pratiques. Nous précisons également qu’il ne s’agit pas d’évaluer la pertinence des stratégies mises en place, ni l’efficacité des pratiques développées par les agriculteurs mais bien de rendre compte du processus que traversent les savoirs locaux et de la réflexivité associée des agriculteurs.
Premier cas d’étude : du manque d’eau à la mise en place d’un « paillage bâche »
L’agriculteur auquel nous nous intéressons ici est nommé Tanetoa[11] et produit principalement des cultures maraîchères sur le plateau de Taravao. Il n’est pas issu d’une famille d’agriculteurs et n’a pas suivi de formation agricole, il a appris le métier d’agriculteur par l’expérience, d’abord comme ouvrier agricole puis comme exploitant agricole.
L’exposition des contraintes majeures à la production maraîchère : accès à l’eau et pression sociale
Sur le plateau de Taravao, la problématique de l’eau concerne une majorité d’agriculteurs. L’absence d’un débit hydrique suffisant pour irriguer l’ensemble des cultures maraîchères du plateau représente une forte contrainte quant à l’irrigation des parcelles cultivées et s’est renforcée avec les impacts du changement climatique. L’usage de l’eau est aussi évoqué comme source de pression sociale, notamment vis-à-vis de l’image que les agriculteurs renvoient à la population. Tanetoa y porte une grande importance et en parle à plusieurs reprises : « Parce qu'on dirait à l'époque que quand je pompais trop dans les réserves d'eau, on nous regardait assez mal. On disait que c'était nous qui gaspillions de l'eau. Et que la population a plus besoin d'eau que nous »[12]. En outre, les difficultés d’accès à l’eau et son usage alimentent les tensions entre agriculteurs[13].
Notons que les contraintes géomorphologiques du milieu ont de fait influencé l’adaptation des pratiques agricoles de Tanetoa. Comme nombre d’agriculteurs cultivant sur le plateau de Taravao, les parcelles de Tanetoa connaissent des pentes suffisamment importantes pour favoriser l’érosion du sol et son lessivage, il y a donc un intérêt à limiter ces processus de dégradation de la qualité des sols.
La mise en place d’une démarche de « recherche » constante
Afin de trouver une solution adaptée aux contraintes évoquées et satisfaisant ses attentes, Tanetoa a débuté un processus de recherche et d’apprentissage ciblé. Après avoir mobilisé de la documentation papier et numérique sur d’autres SDC existants et pouvant potentiellement répondre aux contraintes du terrain, Tanetoa a testé diverses pratiques sur son propre faaapu, tests qu’il décrit comme des « recherches » : « Ça, c'est des années de recherche que j'ai faites. Il n'y a pas d'école pour ça. Ça, c'est des recherches ».
L’étape du test de la pratique et son adaptation au milieu a conduit à l’adoption d’un SDC maraîcher en plein champ, sans irrigation et sous bâches plastiques que nous présentons section suivante. Les agriculteurs rencontrés désignent ce SDC et ses variantes par l’expression « paillage bâche ». Les tests en plein champ lui permettent de confirmer les avantages de ses pratiques. En 2024, dix années après sa première installation, Tanetoa continue de chercher à améliorer ses pratiques et à expérimenter : « Là, c'est comme si c'était des tests en grandeur nature […] Je viens sur le terrain, je regarde ce qu'on peut faire ».
Présentation du SDC maraîcher sous paillage bâche et ses avantages[14]
Au sein de la parcelle cultivée et préalablement labourée, les ouvriers agricoles forment des lignes de plantation parallèles (Figure 4). Les lignes sont recouvertes de bâches en plastique noir dans lesquelles sont réalisés des trous de plantation. Y est déposée une dose d’intrants par trou, composé d’engrais complet, de Calcimer[15] et de fiente de poule ; une dose correspondant à une poignée de main selon Tanetoa. Ensuite, les plants issus de la pépinière du faaapu de l’agriculteur sont mis en terre. Après récolte, les bâches sont retirées et le processus est réitéré sans période de jachère (labour, paillage, plantation, récolte). Selon les parcelles et l’état des sols, Tanetoa met en place des rotations pour limiter la présence de nuisibles ainsi que l’épuisement des sols. Au total, Tanetoa cultive une quinzaine de productions maraîchères différentes sous paillage bâche.
[9] L’agriculture syntropique fonctionne selon un système de stratification visant un reproduire la dynamique et structure des écosystèmes forestiers naturels. Son objectif est d’optimiser et diversifier les productions agricoles, de participer à la régénération et conservation des sols tout en minimisant les risques écologiques et économiques (Agroforesterie, association française, 2025).
[10] L’expression système de culture (SDC) définit « pour une surface de terrain traitée de façon homogène, les cultures pratiquées, leur ordre de succession et les itinéraires techniques […] mis en œuvre » (Gras, 1990 cité par Jouve, 2003).
[11] Le prénom a été modifié, afin de garantir l’anonymat des personnes enquêtées.
[12] Tous les verbatims sont issus des entretiens menés avec Tanetoa, sauf si précisé.
[13] Les tensions relatives à l’usage de l’eau sont évoquées à l’échelle des agriculteurs mais concernent également les relations entre agriculteurs et administrations : il a plusieurs fois été évoqué la vétusté et la faiblesse du réseau d’eau sur le plateau et l’absence d’actions et/ou de programmation de la part de la Commune pour y remédier. Ces niveaux de tensions (entre agriculteurs et avec les autorités communales) créent une pression supplémentaire à inclure dans les facteurs d’influence sur les changements de pratiques agricoles.
[14] Les enquêtes portant principalement sur le lien entre pratiques agricoles et adaptation au changement climatique, nous ne disposons pas de détails chiffrés sur les dosages d’intrants, le nombre de plants par rangs, etc. Il s’agit d’une présentation globale et non d’une description détaillée du SDC.
[15] Le Calcimer est un amendement marin visant à redresser ou entretenir le pH du sol pour optimiser la minéralisation, améliorer l’activité biologique du sol ainsi que l’absorption des nutriments par les plantes (TimacAGRO, 2014).
Tanetoa considère divers avantages à l’usage des bâches plastiques dont le maintien d’un taux d’humidité dans le sol suffisant à satisfaire la croissance des plantes durant tout le cycle de culture. Le réseau hydrique est ainsi substitué par la rosée du matin et les pluies : « Tu vois, il y a la poussière. C'est très sec [Il désigne avec son pied le sol des allées entre les parcelles cultivées]. Mais après, on a pu garder l'humidité grâce au système de paillage. Il y a tout un système en dessous, ça fait comme un microclimat. Ce qui fait qu'on n'a pas besoin de trop d'eau. Avec l'humidité qu'il y a en dessous, ça permet de bien développer la plante et il y a assez à manger pour la plante ». En ce sens, le paillage bâche permet de palier les périodes de fortes chaleurs couplées aux faibles précipitations.
D’après Tanetoa, le paillage bâche permet également de maintenir la terre et de limiter le processus d’érosion[16] ou encore la formation de croûte de battance dans les rangs cultivés, notamment lors de fortes pluies. Pour faciliter l’écoulement des eaux, les rangs de plantation sont orientés dans le sens de la pente ; les inter-rangs agissant comme des canaux d’évacuation des eaux, l’agriculteur dit ne pas rencontrer de problèmes liés à un excès d’eau dans le sol grâce à ce système.[17].
Enfin, l’adoption d’un tel SDC présente d’autres avantages, notamment économiques. Tanetoa témoigne avoir réduit ses dépenses en intrants, les bâches limitant l’impact de l’eau sur la perte des éléments fertilisants : « Alors si, dans la tête de la population, les agriculteurs, ils sont des gens qui polluent, qui abusent des pesticides, tout ça... Je ne sais pas. Mais moi… on n'a pas tant d'argent à mettre dedans…. On essaie de diminuer le plus possible (…). On a diminué de 75 % les pesticides, les insecticides, les fongicides, les désherbants. Et les engrais de 75 % aussi [depuis la mise en place du SDC maraîcher sous paillage bâche] ».
Ancrage et diffusion de la pratique
Au travers de son discours, Tanetoa rend compte des diverses réponses qu’apporte le SDC sous paillage bâche aux contraintes précédemment évoquées. Parmi les diverses contraintes auxquelles répond la mise en place du SDC sous paillage bâche, l’agriculteur n’a pas évoqué directement le changement climatique ou l’aspect économique comme l’ayant initialement poussé à changer de pratiques, en revanche ils apparaissent clairement comme un facteur essentiel d’adoption du SDC. En 2024, sa pratique est globalement stabilisée, mais Tanetoa souhaite poursuivre ses expérimentations et le développement de ce SDC, notamment pour faire face à l’augmentation de la fréquence des fortes pluies : « Mais mon but, c'est de refaire des recherches pour aller sous serre et sans eau en même temps aussi. Je ne peux pas dire sans eau. Il y a quand même l'humidité, il y a le système de paillage, il y a comme de l'eau en dessous. Mais c'est naturel, on ne touche pas trop. Il n'y a pas de tourniquets, il n'y a pas d’irrigation comme dans toutes les autres plantations. Là, il n'y a pas d'eau. »
Il est à noter que cette pratique est désormais largement répandue parmi les maraîchers du plateau de Taravao, nous l’avons également observée à des endroits plus éloignés de la presqu’île. Tanetoa nous explique qu’il intervient régulièrement auprès d’agriculteurs, qu’il partage et diffuse volontiers ses pratiques, ce qui nous a été confirmé par d’autres maraîchers : « Après je suis allé aussi vers d’autres agriculteurs au plateau, Taravao (…). J’allais comme ça avec eux, voir le système hein. Chacun avait son système, c’est grâce à lui [Tanetoa] que j’ai vu comme ça, le paillage (…). Il est bien lui…il partage. J’ai fait son système à lui, jusqu’à présent ça marche. Bon ici c’est le climat, c’est vraiment le froid qui casse tout…la pluie… » (agriculteur, presqu’île de Tahiti, juin 2024).
Tous les maraîchers de la presqu’île de Tahiti n’ont pas adopté ce système et ceux qui l’ont adopté ne se réfèrent pas tous aux pratiques de Tanetoa ; certains ont peut-être même développé cette pratique sans avoir échangé directement avec lui. En revanche, les références faites à son SDC ont été assez fréquentes dans les entretiens pour parler d’une « diffusion » de cette pratique : elle n’est plus circonscrite à l’échelle d’un espace agricole, mais est devenue une « pratique locale », basée sur des savoirs locaux.
Deuxième cas d’étude : Les phéromones sexuelles comme solution face aux charançons de la patate douce
Metua et Tamaroa sont père et fils et cultivent ensemble plusieurs parcelles en maraîchage sur le plateau de Taravao. Parmi les problèmes qu’ils rencontrent au faaapu, celui du charançon de la patate douce (Cylas formicarius) fait des ravages sur leurs cultures[18].
[16] La majorité des parcelles du faaapu de cet agriculteur sont situées sur le plateau de Taravao et connaissent une pente modérée (Feau & Fol, 1990), de fait, elles sont sujettes au processus d’érosion ; d’autant plus qu’il n’y a pas de couverture végétale sur les parcelles, au niveau des inter-rangs.
[17] L’usage des bâches plastiques noires en guise de paillage présente en effet divers avantages. Cependant, dans la littérature scientifique et autres sources d’informations relatives à ce sujet, on constate, selon les contextes, des effets négatifs sur la santé des sols (effet réchauffant sur le sol pouvant induire la mort de certains micro-organismes du sol, pollution des sols par dégradation des polypropylènes (Petitjean, 2019).
[18] Le Cyclas formicarius est une espèce de coléoptère présente en région intertropicale mesurant environ 7mm. Ses larves creusent des galeries dans les tiges et les tubercules (Figure 5) causant des pertes de récoltes importantes (Ephytia, 2021). Les conditions favorisant la présence et le développement de ce ravageur sont une température comprise entre 25 et 30°C et une forte humidité. Ainsi, leur présence en région subtropicale est plus importante en saison chaude et humide et moins importante lors de la saison fraîche (Ephytia, 2021).
Une problématique ancienne aux réponses en évolution : première phase d’expérimentation d’un insecticide
Depuis le constat des ravages du charançon de la patate douce les deux hommes ont expérimenté diverses pratiques de lutte. Le duo nous a partagé en partie le cheminement les ayant conduits à l’adoption des phéromones sexuelles, dont l’usage sera présenté ici. Lorsque la présence des charançons est devenue problématique au faaapu, autrement dit lorsque les pertes de récoltes sont devenues trop importantes pour le maintien des pratiques culturales telles quelles, Metua a trouvé une première solution : tremper les boutures de patate douce dans une solution aqueuse contenant un insecticide tuant les potentielles larves présentent dans les boutures, qu’il plantait ensuite à mains nues sur la parcelle. Malgré les recommandations de son fils, Metua n’utilisait pas de gants. Ainsi, pour limiter le contact direct avec le produit et donc les risques potentiels que cela représentait pour la santé, les deux hommes ont changé de méthode en appliquant un nouvel insecticide directement au sol après la plantation des boutures. Bien que cette technique ait permis de limiter l’impact du ravageur, Metua et Mataroa restaient ouverts à de nouvelles techniques de lutte plus performantes sans pour autant chercher activement une alternative.
Adoption et adaptation d’une nouvelle méthode de lutte : le piège à insectes
Il y a quelques années, une technicienne d’une société d’importation et de vente de matériel agricole, démarche Metua et Tamaroa. Lors de leur échange, elle évoque l’utilisation de phéromones sexuelles comme moyen de lutte préventif contre la présence du charançon de la patate douce sur la parcelle. Elle dit n’avoir jamais testé le produit et ne sait pas s’il sera efficace mais propose à Metua et Tamaroa de leur en commander afin qu’ils le testent. Disposant d’un capital financier suffisant pour investir dans ces premiers tests, ils acceptent la proposition[19]. Le premier test est un succès ; il semblerait y avoir moins de charançons grâce à cette petite pièce en plastique gris. Tamaroa l’accroche par un fil de fer dans une bouteille en plastique perforée sur les côtés. Les charançons mâles, attirés par les phéromones sexuelles, entrent par les ouvertures et sont désorientés. D’épuisement, ils sombrent au fond du récipient et se noient dans l’eau qui y est ajoutée. Les premiers tests ont été réalisés en déposant la bouteille au sein de la parcelle dès la plantation des boutures. Après quelques semaines d’utilisation Tamaroa et Metua décident de penser autrement et de se mettre à la place de l’insecte ravageur. Selon eux, il n’y a pas d’intérêt à s’attaquer aux boutures de patates douces tant que le tubercule n’est pas développé. En parallèle, ils supposent que le piège perd en efficacité au cours du temps. Ainsi, déposer le piège dès la plantation des boutures ne serait pas la démarche la plus pertinente. Ils décident de poser la bouteille 2 mois après la plantation des boutures, quand les tubercules commencent à bien se développer. D’après eux, c’est à ce moment que les charançons sont les plus nombreux et les plus susceptibles d’infester les parcelles.
Ancrage de la pratique
En 2024, les deux hommes utilisent les phéromones sexuelles, dont l’origine est certainement de synthèse, comme moyen de lutte contre le charançon et n’utilisent plus d’autres produits chimiques à appliquer sur la parcelle, le coût est maîtrisé : ils utilisent une pastille par cycle de culture de patate douce, pour un montant d’un peu plus de 1000 FCPF par pastille (soit environ 8 euros). Au-delà d’être peu coûteuse, cette pratique correspond au mode d’agriculture que Tamaroa et Metua développent et qu’ils qualifient de « raisonnée », en favorisant des cultures qui nécessitent moins de traitements et en limitant les intrants.
Tamaroa échange régulièrement avec d’autres agriculteurs sur ses pratiques, qui ont probablement été testées et reproduites sur d’autres parcelles ; mais le temps dédié à l’enquête ne nous a pas permis de mesurer si elles avaient été diffusées, ni à quelle ampleur.
Dans cet exemple, on constate de nouveau que les savoirs et pratiques sont en constante évolution en réponse à des réflexions personnelles mêlées aux évènements extérieurs. Ici les deux hommes n’ont pas témoigné être en recherche active d’une nouvelle solution de lutte contre les phéromones, cependant leur positionnement ouvert les a amenés à faire évoluer cette pratique sous l’effet d’une impulsion externe.
[19] Ils utilisent depuis plusieurs années des pièges à insectes pour les mouches à fruits qui attaquent leurs plantations d’aubergine en y déposant du méthyl-eugénol39. Il est possible que cette expérience positive des phéromones facilite l’acceptation du test de ce nouveau produit.
L’empirisme : une notion clef pour les politiques d’adaptation au changement climatique
Une notion au cœur du processus d’adaptation des savoirs locaux
Ces deux exemples montrent différentes trajectoires d’adaptation des savoirs locaux, l’importance de l’empirisme dans les choix et décisions qui déterminent cette trajectoire et enfin quelques indicateurs de validation de ces changements, qui n’ont pas seulement répondu à la problématique qui a déclenché l’expérimentation de nouvelles pratiques, mais nourrissent également les enjeux économiques et sociaux auxquels ils sont confrontés. Les contraintes rencontrées par les agriculteurs sont de nature et d’ampleur différentes (cultiver sans irrigation, faire face à un ravageur) et sont directement ou indirectement liées aux impacts du changement climatique. Ces contraintes amènent dans les deux cas à une succession de tests et dans le premier cas à l’adoption d’une nouvelle pratique (la mise en place de paillage bâche plastique), dans le deuxième cas à l’amélioration d’une pratique déjà existante. L’empirisme peut ainsi mener à de nouvelles pratiques, ou simplement à modifier les composantes des pratiques existantes (Figure 6).
La figure 6 présente les différentes étapes décrites dans ces deux exemples, que nous avons également retrouvées chez d’autres agriculteurs. En effet, nous pourrions enrichir ces deux exemples par nombre d’autres ou compléter notre définition de l’empirisme en mobilisant le champ lexical des agriculteurs pour décrire ce qui entre en jeu lorsqu’ils doivent s’adapter. Les exemples recueillis sont nombreux et font principalement référence à la notion de « test », ou encore à la figure de l’artisan, comme le soulignent les extraits d’entretiens suivants : « J'ai appris comme ça… en faisant des tests, en faisant des bêtises. C'est là qu'on apprend. ». « J’ai testé, testé… je réalise mes pensées, c’est comme l’artisanat. »
Il reste à explorer les mécanismes impliqués dans le basculement d’un savoir, d’une pratique, situés à l’échelle d’un espace agricole, à un ancrage plus large ; passant ainsi d’un usage individuel à collectif. Nous retrouvons un certain nombre d’éléments dans les entretiens menés avec Tanetoa et d’autres agriculteurs, comme la présence de leadership (capacité d’influence), combiné à l’existence d’un réseau de pairs important, ou encore un rapport de confiance envers la figure du « leader » qui porte les innovations, changement de pratiques. Ces éléments doivent être approfondis et confrontés à la littérature existante (notamment en sciences de la communication et de l’information) et feront l’objet de travaux futurs.
Mobiliser et intégrer ces résultats dans les politiques locales d’adaptation pour faire face au changement climatique : premières pistes
Comme nous l’avons développé en introduction, les savoirs locaux sont une ressource devenue essentielle pour l’adaptation au changement climatique. Dans le Pacifique, comme sur d’autres territoires, les habitants mettent en place des stratégies et nouveaux savoirs pour s’adapter aux impacts du changement climatique, à leur échelle.
Dans le cadre du projet CLIPSSA, nous nous intéressons à la manière dont les savoirs locaux peuvent être mobilisés par les politiques actuelles et futures d’adaptation au changement climatique. Nous proposons ici une première piste de déclinaison opérationnelle des résultats du volet « savoirs locaux » à partir des résultats développés dans le cadre de cet article : l’importance de considérer la trajectoire de ces savoirs locaux, les processus par lesquels des pratiques individuelles forgées par l’empirisme (qui est une composante clef des savoirs locaux) se diffusent, se légitimisent et se stabilisent.
Récemment, en mars 2025, lors du séminaire de restitution des résultats à mi-parcours du projet, la question du processus d’adaptation des savoirs, décrit par ses étapes et l’importance de la notion d’empirisme ont suscité un fort intérêt des acteurs institutionnels des différents territoires du projet[20]. Ce besoin d’expérimenter, de tester explique en partie la faible appropriation voire le rejet par les agriculteurs de certaines pratiques et innovations techniques proposées par les acteurs du territoire spécialisés dans l’accompagnement agricole. Les échanges ont ouvert l’horizon à de nouvelles formes d’accompagnement de cette étape de l’expérimentation : quels sont les besoins des agriculteurs pendant ces phases d’expérimentation ? Un soutien technique peut-il être envisagé, et si oui sous quel forme (mise à disposition de parcelles d’expérimentation, soutien financier…) ? Comment équilibrer la distance/proximité de l’accompagnement durant les différentes étapes de l’expérimentation individuelle ?
Nous continuerons à explorer ces questions dans le cadre de notre recherche, avec l’ambition d’identifier, entre autres, les leviers spécifiques du passage (ou non) des pratiques individuelles aux pratiques collectives.
[20] Pour rappel, les territoires sont la Polynésie Française, la Nouvelle-Calédonie, le Vanuatu et Wallis-et-Futuna.
Conclusion : vers la création de nouveaux espaces de connaissance ?
S’appuyer sur les savoirs et stratégies locales d’adaptation pour accompagner les territoires à mieux faire face au changement climatique est une démarche innovante qui permet à la fois de valoriser ces savoirs, d’affiner les stratégies territoriales d’adaptation au changement climatique en intégrant cette dimension « savoirs locaux » et enfin de faciliter l’ancrage et l’appropriation de ces politiques localement.
Nous avons présenté dans le cadre de cet article les processus d’émergence, de création, de confrontation, de diffusion de quelques savoirs locaux en montrant qu’il s’agit de processus. Ces résultats de la recherche menée peuvent-ils conduire à des recommandations, des propositions opérationnelles à destination des acteurs institutionnels[21] du territoire, voire de la région ? Comment mobiliser les savoirs locaux à une échelle plus large ? Et surtout, jusqu’où la recherche et ses acteurs peuvent-ils être impliqués dans cet accompagnement ?
Cette approche a pour vocation de s’appuyer sur, et non de modifier les pratiques des agriculteurs, elle a néanmoins une visée transformative. Il s’agit de favoriser l’amélioration des pratiques de gouvernance et d’accompagnement de l’activité agricole, d’abord en apportant des données inédites pour nourrir les politiques existantes, ensuite d’accompagner les acteurs clefs pour qu’ils puissent s’approprier au mieux ces données. Ce volet du projet est encore en cours, et sera au cœur de la mission d’assistance technique qui démarrera en 2025 et qui consistera entre autres à assurer l’opérationnalité des données scientifiques produites.
Ainsi, notre démarche s’inscrit directement dans la trajectoire d’adaptation dite « adaptation-transformation » telle qu’elle a été proposée par Pelling (2010) ; en ayant vocation à sortir des oppositions classiques entre savoirs « locaux », « scientifiques » et « institutionnels » et créer de nouveaux espaces de connaissance (Turnbull, 2003).
[21]Nous parlons ici des acteurs des politiques publiques au sens large du terme, et quel que soit leur niveau décisionnel : élus, techniciens, chargés de mission, mais aussi acteurs associatifs.
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