Éditorial
Philippe Prévost1, Aurélie Cardona2, Esther Fouillet2, Matthieu Hirschy3, François Kockmann4, Olivier Réchauchère2
1 Académie d'agriculture de France, INRAE 2 INRAE 3 ACTA 4 Ex-directeur de la chambre d'agriculture de Saône et Loire
auteur correspondant : philippe.prevost@agreenium.fr
Ce numéro de la revue Agronomie, environnement & sociétés s’inscrit dans la filiation des autres numéros dédiés à la compréhension et à la valorisation des démarches cliniques en agronomie.1 Après avoir traité de la diversité des approches cliniques aux échelles de la parcelle et du système de culture (AES 9-2) et à l’échelle du territoire (AES 11-2), puis de la problématique des référentiels et des indicateurs agronomiques face à la diversité des situations agricoles (AES 13-2), le choix éditorial de ce numéro permet d’approfondir la production du numéro précité, paru en décembre 2023. En effet, en s’intéressant plus spécifiquement au lien entre la diversité des modes de production des ressources cognitives produites et l’intégration des connaissances dans le processus décisionnel et l’évolution des pratiques de l’agriculteur, il analyse les différentes manières, pour un agriculteur, de s’informer, individuellement et collectivement, afin de décider et agir, grâce à la diversité des dispositifs de circulation des savoirs.
La diversification en agriculture est aujourd’hui très forte, tant dans les modes de production (conventionnels et agroécologiques), dans le fonctionnement des exploitations agricoles selon leur système de production, leur taille et leur organisation, ou dans les profils d’agriculteurs, selon leur origine, leur formation, leur expérience professionnelle et l’usage des technologies (en particulier numériques). Cela se traduit par des besoins très différents dans la recherche de références, dans l’aide à la décision, et dans l’accompagnement en termes d’apprentissages ou de changement de pratiques. Et par voie de conséquence, les façons de produire et de partager de nouvelles connaissances utiles pour l’action se diversifient également, tant dans l’ouverture à de nouveaux acteurs, que dans les méthodes de recherche ou dans des dispositifs innovants associant des agriculteurs.
Le numéro rend ainsi compte de cette diversification des modes de production des connaissances et de leur partage en présentant à la fois des démarches de recherche, des dispositifs variés associant différents acteurs, et des retours d’expériences de collectifs d’agriculteurs.
Avant de présenter les textes qui composent ce numéro, il nous apparaît important, pour le lecteur, de clarifier la compréhension de certains termes qui font l’objet principal de ce numéro :
- Savoir et connaissance : ces deux termes sont souvent considérés synonymes, même si certains auteurs font une différence entre savoir, vu comme un ensemble de ressources cognitives acquises, plutôt à l’échelle collective, et connaissance, vue comme un process de construction permanente de nouvelles ressources cognitives, plutôt à l’échelle individuelle. Dans ce numéro, nous utilisons alternativement les deux termes sans faire de véritable différence sémantique ;
- Circulation, diffusion et transfert : nous avons préféré utiliser le terme circulation dans notre démarche d’instruction de la diversité des modes de production et de partage des savoirs, d’une part parce que les lieux de production de nouvelles connaissances ne sont plus seulement le laboratoire et la station expérimentale, d’autre part parce que l’approche clinique, qui part de la pratique, instruit le fonctionnement d’un système dans lequel les flux d’information et de connaissances ne sont jamais en sens unique.
Ce numéro a été organisé en trois parties.
La première partie porte sur les enjeux et sur les démarches de recherche. Puis les deux autres parties présentent une diversité de textes qui rendent compte de dispositifs et d’expériences, permettant d’appréhender la diversité des formes de circulation des savoirs dans l’activité agricole.
Les enjeux et démarches de recherche pour organiser la circulation des savoirs dans les processus de décision des agriculteurs
Le texte introductif de Compagnone et Cerf propose un cadrage sur l’enjeu de l’évolution des modes de production et de partage des savoirs, en interrogeant le processus de transfert de connaissances, faisant suite à l’approche diffusionniste des savoirs, au regard de l’approche de la circulation des savoirs.
Les deux textes suivants de Salazar et al. sont issus d’un même collectif de chercheurs qui expérimentent de nouvelles démarches de recherche permettant d’identifier et de favoriser la circulation de connaissances actionnables dans une trajectoire de transition agroécologique. Le premier texte porte sur la méthodologie de construction et d’usage d’arbres d’exploration des connaissances de différentes natures permettant d’identifier les connaissances qui sont actionnables et celles qui manquent pour s’engager plus facilement dans une trajectoire de transition. Le second texte s’intéresse aux connaissances produites, issues des pratiques innovantes des agriculteurs, et capitalisables pour un partage ultérieur. La méthode développée est basée sur la « logique d’action » de l’agriculteur innovant, vue comme la façon dont les agriculteurs articulent certaines de leurs pratiques aux situations dans lesquelles ils interviennent et pour lesquelles ils attendent certains résultats. La démarche, présentée sous la forme d’un tutoriel, paraît attractive pour outiller les conseillers dans l’accompagnement vers la transition agroécologique.
Enfin, le texte de Cardona et Rénier offre un état des travaux récents de recherche sur les usages des médias sociaux par les agriculteurs, notamment pour s’informer ou conforter des décisions, qui s’encastrent dans des processus de construction et segmentation des identités professionnelles agricoles.
Les dispositifs de production et de partage des savoirs au service des agriculteurs
Cette deuxième partie est composée de dix textes.
De Sainte Agathe et al. analysent les différentes formes d’expérimentations collectives d’agriculteurs à partir de 28 projets, permettant d’identifier 6 idéaltypes de situations expérimentales qui sont caractérisées sur les critères de dispositif physique, de formulation de questionnement, de pratiques expérimentales, de gouvernance, de type de données et d’analyses, et de diffusion des connaissances. L’article permet ainsi de mettre en visibilité ce mode de production de connaissances tout en favorisant son usage pour les chercheurs et les acteurs du développement agricole.
Degan et al. présentent les résultats d’une étude européenne sur les besoins et les leviers pour augmenter la précision de la nutrition azotée des cultures. Si divers outils existent à l’échelle européenne, il ressort que le manque de connaissances et d’accessibilité de ces outils, ainsi que le besoin d’une recherche-développement axée sur la co-construction, l'évaluation d'impacts et l'adaptation aux systèmes diversifiés, sont essentiels.
Bitoun et al. témoignent de l’expérience du dispositif constitué par la chaire AgroSys de la Fondation partenariale de l’Institut Agro, qui a fêté ses 10 ans en 2025. Spécialisée dans la reconception des systèmes de culture, la chaire mobilise les élèves ingénieurs agronomes pour répondre à des stratégies de collectifs agricoles ou de territoires voulant s’engager plus avant dans la transition agroécologique. Ce témoignage met en avant le rôle important que peuvent jouer les établissements de formation dans le croisement des savoirs académiques et pratiques au bénéfice de la transition agroécologique.
Guerrier et Diaz, de leur côté, témoignent de l’expérience d’un dispositif expérimental associant une classe d’élèves de l’enseignement technique agricole et un collectif d’agriculteurs, dont l’objectif commun est d’analyser les savoirs de différentes natures d’une situation professionnelle de transition agroécologique. Cette coopération permet un partage des savoirs et une démarche d’apprentissage commune.
Quinio et al. analysent le dispositif de capitalisation et de partage des connaissances sur la transition agroécologique que constitue la plateforme GECO, développée dans le cadre du plan Ecophyto. En comparant avec d’autres communautés de partage des connaissances (ex : wikipedia), elles mettent en évidence les conditions de réussite d’une telle plateforme de connaissances et les intérêts et les limites des outils numériques dans le partage des savoirs.
Leclercq et al. rendent compte de leurs travaux sur la prise en compte de l’enjeu de la construction et du partage des savoirs locaux dans les îles de Polynésie française dans le contexte de l’adaptation au changement climatique. A partir de quelques exemples, ils suggèrent de mieux prendre en compte ces savoirs locaux dans une démarche de processus de transformation des systèmes agricoles adaptés au changement climatique, mobilisant à la fois l’empirisme et les savoirs scientifiques et techniques.
Colonna-Ceccaldi et al., quant à eux, interrogent les dispositifs de conseil dans le cadre de systèmes de production agricole mixtes (ovins-bovins). Du fait des décalages entre les difficultés énoncées par les éleveurs mixtes sur la pratique du pâturage mixte, ils dénoncent le manque de savoirs et de dispositifs de conseil dans des systèmes mixtes, du fait de l’organisation très dominante de la recherche-développement par filières.
Enfin, les deux derniers textes de cette partie décrivent l’évolution des dispositifs de production et de partage des savoirs au sein de deux entreprises coopératives, d’une part un dispositif mutualisé dans le cadre d’une Alliance de coopératives de Bourgogne-Franche-Comté, d’autre part dans la coopérative du Grand Est EMC2. Ces témoignages montrent comment le système coopératif s’engage résolument dans la production de connaissances et de références locales au service de ses adhérents et de chaque territoire agricole.
Les retours d’expériences de collectifs d’agriculteurs dans la circulation des savoirs engagés dans des systèmes agroécologiques.
Cette partie spécifique à un mode de production est composé de quatre textes très complémentaires permettant de mettre en avant la diversité des approches collectives au sein d’un mode de production biologique ou agroécologique.
Le texte de Lagneaux et al. est original car il émane d’une chercheure-anthropologue qui a observé sur le temps long un groupe d’agriculteurs, certains pratiquant l’agriculture de conservation, d’autres l’agriculture biologique, co-évoluant dans des pratiques d’agriculture biologique de conservation (ABC). Malgré l’objectif commun, elle met en évidence, avec ses co-auteurs animateurs du réseau d’agriculeurs, les difficultés de partage des savoirs, en particulier lorsque les représentations sociales peuvent différer.
Queuniet témoigne de son expérience d’accompagnement d’un groupe d’agriculteurs du réseau Dephy, de la conversion en agriculture biologique vers l’agriculture biologique de conservation. Il montre comment les agriculteurs ont évolué dans leurs compétences de praticiens et d’expérimentateurs et comment son rôle d’animateur a évolué de conseiller vers celui d’accompagnateur des transitions.
Hocine et Dureau proposent une analyse comparative de la gestion des connaissances et leur lien à l’innovation entre trois entreprises agricoles en agriculture biologique. A partir du modèle de SCIA (système de connaissances et d’innovation agricoles) développé au Québec, qui caractérise le réseau d’acteurs contributeurs à l’innovation et son fonctionnement, ils montrent que malgré des différences importantes dans la gestion des connaissances au sein des trois exploitations, tous les agriculteurs évoluent vers l’activité de production de connaissances locales.
Enfin, Thareau et al. analysent les résultats d’une enquête auprès d’un réseau d’agriculteurs en CUMA sur les motivations et les conditions de développement du désherbage mécanique dans les exploitations agricoles, compte tenu d’une assez faible diffusion des techniques de désherbage mécanique, en dehors de l’agriculture biologique. Ainsi, au-delà du besoin d’expérience pour maîtriser la pratique de la bineuse, et encore plus de la herse étrille, le désherbage mécanique demande une évolution de l’itinéraire technique dans son ensemble (date et densité de semis par exemple) et de l’organisation du travail (en particulier en cas de matériel en multi-propriété), ce qui mobilise de nouvelles connaissances.
A l’issue de ce numéro, nous réalisons que nous n’avons fait qu’effleurer ce sujet de la circulation des savoirs dans la construction des décisions des agriculteurs. Car à l’heure des grandes évolutions dans le système de production et de partage des savoirs agronomiques, du local au national, ce qui va exister demain dans la circulation des savoirs pour la décision des agriculteurs va beaucoup bouger. Nous aurons donc certainement besoin de revenir sur le sujet, mais peut-être dans une démarche plus prospective.
Nous vous souhaitons une bonne lecture !
Actualités agronomiques
Nous avons complété ce numéro thématique par un texte intéressant notre communauté d’agronomes :
Une note de lecture de Prévost et Messéan propose une analyse agronomique de la fiction qu’a rédigée C. Huyghe (INRAE) dans un chapitre de l’ouvrage 2025 du groupe Demeter – Editions IRIS, intitulé « La France agricole en 2050 : escale sur l’innovation ».
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