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Avant-propos

Philippe Prévost* et Adeline Michel**

* Rédacteur en chef

** Présidente de l’Association Française d’Agronomie (AFA)

 

Si les agronomes se sont intéressés aux questions du travail dans les années 80-90 (nombre de jours disponibles pour les chantiers non différables, outils d’aide à la décision pour la gestion des équipements, règles de décision dans l’organisation du travail par le modèle d’action de l’agriculteur, analyse de l’activité et des apprentissages), ce sujet a été peu investi en agronomie depuis. La spécialisation des exploitations agricoles avec une simplification des systèmes de culture, les progrès de la mécanisation et l’efficacité des intrants chimiques (engrais et produits phytosanitaires) ont permis aux agriculteurs spécialisés en production végétale de gérer plus facilement le travail, et les agronomes se sont alors investis sur d’autres objets plus prioritaires, en particulier les interactions agriculture-environnement et l’aide à la conception de nouveaux systèmes. 

Or, le sujet du travail revient aujourd’hui comme une préoccupation majeure dans le contexte de la transformation de l’agriculture, tant dans les entreprises que dans les pratiques. D’un côté, les modèles économiques et sociaux des entreprises agricoles changent rapidement, avec l’évolution de la population agricole (départs en retraite, évolution vers des grandes entreprises capitalistiques ou de très petites fermes, augmentation du salariat) et les choix technico-économiques (interventions croissantes des entreprises de travaux agricoles, numérisation et robotisation, accès aux marchés mondiaux vs circuits courts). De l’autre côté, la transition agroécologique, indispensable pour faire face aux deux défis majeurs de l’adaptation au changement climatique et de la préservation de la biodiversité, engendre des changements importants dans les systèmes de production et les pratiques, qui ont un fort impact sur le travail.

Par ailleurs, depuis les années 2000, dans la recherche et le développement agricole pour les systèmes d’élevage, de nombreux travaux ont été menés, parce que les problèmes d’astreinte avec les animaux posaient des questions aux nouvelles générations d’éleveurs, et parallèlement émergeaient des interrogations sociétales sur les modes d’élevage, la relation aux animaux (bien-être animal) ou la consommation humaine de produits animaux (circuits courts, végétalisation, ...). Ces travaux ont ainsi favorisé la prise en compte de différentes dimensions du travail, au-delà des questions de temps et d’organisation du travail, et ont abouti à la création d’un réseau mixte technologique, le RMT Travail en agriculture[1], qui couvre toutes les activités agricoles.

Dans ce contexte, l’AFA a choisi d’investir le sujet de manière approfondie depuis l’automne 2022 : d’une part en mobilisant la communauté des agronomes pour saisir les enjeux, effectuer un diagnostic sur les travaux en cours et les questions qui se posent aux agriculteurs et aux agronomes, et définir les priorités de travaux sur le sujet pour les agronomes ; et d’autre part en s’associant à un partenariat structurant : le RMT Travail en agriculture et l’enseignement agricole technique et supérieur agricole de la région Auvergne-Rhône-Alpes.

Ce sujet a ainsi fait l’objet de notre débat agronomique de mars 2023[2], qui a posé un premier diagnostic sur les besoins de mobilisation des agronomes dans la thématique du travail en agriculture, et de la 12ème édition des Entretiens agronomiques Olivier de Serres[3], qui se sont déroulés d’octobre 2023 à juin 2024.

Les partenariats mobilisés, le soutien financier du Ministère en charge de l’agriculture, et la motivation des adhérents de l’AFA nous ont permis de proposer une succession d’échanges et de travaux depuis 18 mois dont nous allons rendre compte, de manière exceptionnelle, dans deux numéros de la revue Agronomie, environnement & sociétés, en complément des vidéos issues des webinaires et des deux séminaires. Les webinaires de l’automne sont toujours disponibles sur le site de l’AFA[4]. Par ailleurs, les appels à contribution pour ces numéros ont rencontré un certain succès, ce qui montre les enjeux et l’intérêt de faire se retrouver les agronomes autour du sujet « Travail en agriculture et transition agroécologique ».

Ce premier numéro propose de décrire les enjeux du sujet pour les agronomes, les travaux en cours portant sur les différentes dimensions du travail, et envisage l’engagement à venir des agronomes de la recherche, du développement et de la formation pour une meilleure prise en compte du sujet travail dans leurs activités.

Le second numéro, à paraître en décembre 2024, sera plus spécialement orienté vers les publics enseignants et formateurs en agronomie, du fait de la mobilisation de l’enseignement technique et supérieur agricole de la région Auvergne-Rhône-Alpes sur le sujet. Cela a permis en particulier, sous l’égide de nos partenaires habituels dans l’organisation des Entretiens agronomiques Olivier de Serres, à savoir l’EPLEFPA Olivier de Serres et l’Alliance Agreenium, de créer un évènement spécifique : les Entretiens agronomiques Olivier de Serres Juniors. A partir d’ateliers Terrain où des classes de lycées agricoles ont mené un diagnostic d’évolution du travail dans des exploitations agricoles dans un contexte de transition agroécologique, une rencontre a permis de partager les travaux entre étudiants et enseignants et de produire des outils pédagogiques pour favoriser la prise en compte des dimensions du travail en formation[5].

Les années 2023 et 2024 sont donc, pour l’AFA, un moment fort de réactualisation et de renouveau pour inciter la communauté des agronomes à s’investir sur le sujet « Travail en agriculture » dans les années à venir. Le partenariat engagé, tant avec les acteurs de la recherche dans des démarches interdisciplinaires, qu’avec les acteurs du développement (en particulier le réseau des CUMA), et les acteurs de la formation (enseignement supérieur et technique agricole) ne peut que se poursuivre et s’amplifier dans les prochaines années. Et même si l’AFA n’a pas les moyens des institutions, elle poursuivra son rôle d’aiguillon et de carrefour interprofessionnel pour faire en sorte que les responsables et salariés d’entreprises agricole intègrent les différentes dimensions du travail au bénéfice d’une transition agroécologique à la hauteur des défis à relever par l’agriculture.

Nous vous souhaitons une bonne lecture !


[1]https://idele.fr/rmt-travail/

[2]https://agronomie.asso.fr/debat2023

[3]https://agronomie.asso.fr/entretiens2023-2024

[4]https://agronomie.asso.fr/webinairesods2023

[5]https://agronomie.asso.fr/entretiens2023-2024-ateliersterrain

Remerciements

Aux membres du comité de numéro :

Teatske Bakker, Hélène Brives, Mathieu Capitaine, Florian Célette, Sophie Chauvat, Marie Chizallet, Pierre Gasselin, Marianne Le Bail, Blandine Passemard, Philippe Prévost.

Aux relecteurs et relectrices :

Margaux Alarcon, Frédérique Angevin, Hélène Brives, Marianne Cerf, Mathieu Capitaine, Matthieu Carof, Maryline Darmaun, Thierry Doré, Alain Garrigou, Marie-Hélène Jeuffroy, François Kockmann, Rémi Koller, Marianne Le Bail, Gilles Lemaire, Chantal Loyce, Théo Martin, Adeline Michel, Paul Olry, Bertrand Omon, Blandine Passemard, Anne Périnelle, Sandrine Petit, Philippe Pointereau, Philippe Prévost, Lorène Prost, Angèle Satche, Quentin Sengers, Jean-Marie Seronie, Mathias Sexe, Cyprien Tasset, Jean-Guy Valette, Marie-Hélène Vergote

A l’équipe de suivi et réalisation de la chaîne éditoriale :

Philippe Prévost et Marine Descamps

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